Imprimer uniquement le texte.
Archives UER
Alexander Badenoch et Suzanne Lommers, université technique d’Eindhoven
L’autre « service public »
Tous ceux qui travaillent pour l’UER savent que la radiodiffusion internationale jouit d’une longue tradition en Europe. D’anciens numéros de Diffusion et plusieurs brochures publiées à l’occasion de différents anniversaires ont déjà retracé un bref résumé de l’histoire de la radiodiffusion dans notre continent, qui remonte aux premiers jours de la radio et à la fondation de l’Union internationale de radiodiffusion en 1925. Ce qui est beaucoup moins connu, y compris de nombreux historiens, c’est qu’une grande partie de ce passé est conservée dans les archives de l’UER à Genève.

Dans les caves du siège se trouve un véritable trésor constitué de documents sur l’histoire de la radiodiffusion. C’est Armi Heikkinen qui veille non seulement sur les documents de l’UER, mais également sur les archives de l’ancienne Union internationale de radiodiffusion (UIR) et de son homologue pour les pays de l’Est durant la guerre froide, l’Organisation internationale de radiodiffusion et de télévision (OIRT). Tous ces documents non seulement racontent l’histoire institutionnelle de l’UER, mais donnent également un éclairage particulier à l’histoire européenne.
Dans l’ombre
L’UER a l’habitude de travailler dans les coulisses, en mettant des structures internationales à disposition des radiodiffuseurs nationaux, ce qui leur permet d’accomplir leur mission. C’est aussi de cette manière que l’UER apparaît dans la plupart des publications consacrées à l’histoire de la radiodiffusion.
Les historiens ont tendance à relater les faits du point de vue des radiodiffuseurs nationaux. La radiodiffusion est l’une des nombreuses infrastructures importantes, telles que les routes, les voies de chemin de fer et les réseaux de transport d’électricité, qui ont relié les différents pays européens bien avant que naisse une quelconque unité politique officielle.
L’université technique d’Eindhoven, aux Pays-Bas, a lancé un projet visant à mettre en lumière ces systèmes et à retracer l’histoire technologique de l’Europe. Pour une fois sous le feu des projecteurs, l’UER quitte les coulisses, vient sur le devant de la scène et assume son rôle d’intervenant essentiel dans la construction des infrastructures de radiodiffusion que la plupart des personnes en Europe tiennent pour acquises.
Les archives de l’UER renferment une grande variété d’informations présentant un intérêt évident pour les historiens qui souhaitent étudier l’Europe en adoptant différents points de vue. Des documents de toutes sortes, de l’UIR, de l’OIRT et bien évidemment de l’UER, de 1925 à aujourd’hui, peuvent être trouvés dans ces archives : publications, procès-verbaux de réunions du secrétariat général et de tous les autres groupes de travail et comités, statuts et statistiques, sans oublier photos et communiqués de presse. Pour les historiens de la radiodiffusion, ces documents présentent un intérêt évident. En effet, ces textes prouvent que, depuis ses débuts, la radio a été considérée comme un medium qui traverserait les frontières nationales.

Une mine
Cette coopération internationale dans le domaine de la radiodiffusion ne peut pas être entièrement comprise si l’on se limite à l’étude des documents qui se trouvent dans les archives des radiodiffuseurs nationaux. Les chercheurs intéressés plus particulièrement par la culture trouveront une grande variété d’informations détaillées sur l’une des tâches principales de l’UER : la coordination d’échanges de programmes entre ses organismes membres. Le nombre et la richesse des études d’audience seront précieux pour les spécialistes d’histoire sociale, alors que les chercheurs en histoire politique pourront trouver des documents qui leur permettront de retracer les tensions entre la radiodiffusion publique et les gouvernements au niveau international.
Par ailleurs, les experts en technologie pourront suivre l’évolution des processus qui ont permis le développement des infrastructures de radiodiffusion. Ils pourront en outre étudier en détail les difficiles négociations qui se sont déroulées afin de rendre compatibles les différents systèmes techniques nationaux. En combinant ces différentes approches, ils pourront mieux cerner la manière dont la radiodiffusion a façonné la vie quotidienne des personnes vivant en Europe et ailleurs.
Pour ce qui est de notre travail à Eindhoven, les archives de l’UER offrent une réponse à nos questions sur le rôle de la technologie dans la formation de l’histoire européenne. Dans quelle mesure les infrastructures de radiodiffusion en Europe sont-elles « européennes » ? Des idées proprement européennes ont-elles influencé la création des systèmes de radiodiffusion internationaux ? Les documents des archives de l’UER nous permettent d’examiner non seulement les réseaux technologiques, mais également les réseaux entre personnes qui se sont développés grâce à l’UER.
Nous avons ainsi eu l’occasion de revivre les réunions tenues dans des lieux comme Biarritz ou Torquay, à l’occasion desquelles le « club des gentlemen » de la radiodiffusion se rencontrait et a maintenu des contacts pendant de nombreuses années. Les archives nous donnent accès à des articles de la Revue technique et à des rapports de réunions à l’occasion desquelles des ingénieurs de l’Est et de l’Ouest se rencontraient et échangeaient leurs connaissances malgré le Rideau de fer censé les diviser. Nous avons trouvé une communauté de techniciens qui, pendant des années, a gardé des contacts quotidiens dans toute la zone européenne de radiodiffusion grâce à de simples connexions quatre fils. Naturellement, ces archives témoignent d’une étroite coopération en matière de construction de l’infrastructure européenne, mais également de certaines tensions, comme cela est le cas dans tous les organismes. Une partie de ces tensions a disparu avec le temps, d’autres subsistent encore aujourd’hui.
Mémoire
La radiodiffusion de service public ne rapproche pas seulement ses utilisateurs dans le présent : elle construit et entretient une histoire collective dont les radiodiffuseurs font partie intégrante. En conservant des archives qui sont accessibles tant à ses collaborateurs qu’aux chercheurs, l’UER assure un service public très important qui va au-delà de la radiodiffusion. De plus en plus d’historiens commencent à comprendre que la radiodiffusion est une composante essentielle de l’histoire de notre époque et que cette histoire ne s’arrête pas aux frontières nationales. Des archives telles que celles de l’UER nous permettront de relater les faits avec un point de vue véritablement européen.
| | * Le professeur Alexander Badenoch jouit d’une longue expérience en langues modernes et en anthropologie, et est spécialiste de l’histoire de la radiodiffusion. Ses travaux actuels ont pour sujet l’identité européenne exprimée à travers les réseaux technologiques du XXe siècle. Suzanne Lommers est une doctorante diplômée en histoire économique. Elle travaille actuellement sur un projet intitulé L’Europe sur les ondes (Europe in the airwaves) dont l’objectif est d’étudier les relations existant entre les infrastructures de radiodiffusion européennes et l’histoire des idées européennes. | |
| |
Le projet «Transnational Infrastructures and the Rise of Contemporary Europe (TIE)» est basé à l’université technique d’Eindhoven, aux Pays-Bas, sous la supervision du professeur Johan Schot. De plus amples informations se trouvent sur www.tie-project.nl
| |
pj / ep