Diffusion télé sur mobile : perspectives françaises
Francis Beck, membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel, France
La diffusion télé sur mobile doit être régulée
La diffusion télé sur mobile recouvre une diversité de contenus et de modes de réception.
Il faut distinguer :
- La vidéo sur mobile au sens le plus large, qui existe déjà, en particulier au travers des offres 3G des opérateurs, sous la forme d’images vidéo (clips, animations, extraits de programmes) qui peuvent être téléchargées, ou visionnées en streaming, sur un téléphone mobile. Parfois, il peut s’agir de « vrais » programmes de télévision, voire de chaînes existant déjà sur le câble et le satellite.
- La télévision mobile stricto sensu, en phase de lancement (Japon et Corée du Sud) ou objet d’expérimentations : il s’agit d’accéder à des chaînes de télévision, diffusées en continu, à l’aide d’un récepteur portable.
Tandis que la vidéo sur mobile peut recourir au réseau de télécommunications dans le cadre d’une connexion «point à point», la télévision mobile utiliserait le même réseau de diffusion que la télévision fixe qui est dédié à des émissions «de point à multipoint». En effet, pour diffuser en continu un même programme à un large auditoire, il semble aujourd’hui plus compétitif de couvrir une zone au moyen d’un émetteur de télévision que de recourir à une connexion individualisée via le réseau de télécommunications (même si des technologies comme le MMDS réduisent cette différence).
Libertés
Les technologies de télévision mobile nécessitent encore une maturation. La télévision mobile stricto sensu a vocation à être régulée, de la même façon que la télévision fixe, avec les mêmes objectifs : garantir la liberté d’expression et la liberté de choix du consommateur.
En revanche, toute la vidéo sur mobile n’a pas vocation à être régulée. Seuls les services de vidéo qui sont de vrais services de télévision, conformément à la définition qu’en a donnée le législateur, ont vocation à l’être.
La télé mobile se destine à de multiples supports et ne se limite pas à la télévision sur les téléphones mobiles. Le récepteur de télévision mobile peut être un téléphone mobile, mais pas nécessairement. Il peut s’agir d’un terminal dédié placé dans une automobile, d’un PC portable, d’un agenda électronique...
Ainsi, la télévision pourrait devenir mobile sous l’impulsion de deux facteurs :
- une transformation du téléviseur qui pourrait s’affranchir du fil, comme ce qui s’est passé pour la radio il y a trente ans, et se transporter facilement pour permettre de nouvelles situations de consommation ;
- une convergence télévision/Internet/téléphonie dans l’univers du mobile, grâce à l’accès à des débits de plus en plus élevés et à l’essor des offres triple-play.
La diversité potentielle des modes de réception sera probablement favorisée par le fait que plusieurs réseaux de diffusion peuvent proposer de la télévision mobile : le réseau téléphonique mobile (sous certaines conditions), le réseau terrestre (hertzien), le satellite, une diffusion mixte satellite/terrestre (voie de retour hertzienne).
De nombreuses normes de diffusion de TV mobiles coexistent aujourd’hui et participent à cette diversité : DVB-H, DMB-S, DMB-T, etc.
Les avantages et les inconvénients de ces normes restent à analyser au regard des paramètres suivants :
- leurs besoins en bande passante et la disponibilité de celle-ci,
- leur coût de déploiement,
- les bandes de fréquences compatibles et la place disponible sur ces bandes de fréquences.
Le spectre
Le CSA est chargé en France de l’affectation des fréquences audio-visuelles, une ressource rare.
Il a été saisi d’une demande de fréquence par trois consortiums souhaitant procéder à une expérimentation à Paris d’une diffusion de programmes de télévision mobile, en norme DVB-H, ainsi que d’une demande d’expérimentation en norme DMB-T, et envisage favorablement l’affectation temporaire et coordonnée de deux fréquences d’expérimentation à Paris pour une période de quelques mois aux trois consortiums DVB-H, quand une concertation aura permis de regrouper deux des consortiums sur une même fréquence.
Les premières études montrent qu’il n’y a pas de place sur le spectre hertzien en bande IV-V pour plus d’un réseau de télévision mobile, sans pour autant garantir à ce réseau une couverture nationale comparable à celle de la télévision fixe, du fait des contraintes techniques du DVB-H.
De plus, il convient de tenir compte d’autres usages de la télévision (télévision haute définition, télévision locale) concurrents de la télévision mobile pour l’accès à ces fréquences.
Il est intéressant de ne pas négliger les possibilités offertes par l’ensemble de la gamme des modes de diffusion et des normes, s’il permet d’utiliser d’autres bandes de fréquences que les bandes IV et V, auxquelles est dédiée la norme DVB-H.
L’extinction de la télévision hertzienne analogique, à l’horizon 2010 – 2012, pourrait desserrer sensiblement la contrainte de rareté du spectre, mais de nombreux acteurs ont déjà manifesté leur intérêt pour ces fréquences ainsi libérées.
La Conférence régionale des radiotélécommunications, réunissant en 2006 les États européens afin de planifier l’usage du spectre après l’abandon de l’analogique, proposera une première répartition du spectre français et du « dividende numérique », en déterminant le nombre de réseaux disponibles et, éventuellement, leurs usages pour une réception mobile impliquant des paramètres spécifiques dans la planification.

Modèle économique
L’observation de la situation dans les pays les plus avancés dans ce domaine confirme que le modèle économique de la télévision mobile nécessite d’être validé et que le partage de la valeur reste problématique. Le (ou les) modèle(s) économique(s), la tarification, le rôle du distributeur, etc. restent à valider.
La gratuité ou non des contenus, les revenus escomptés par les opérateurs de télécoms grâce à des services 3G reliés aux contenus sont des questions cruciales. Au Japon ou en Corée coexistent un projet gratuit et un projet payant. La gratuité, totale ou partielle, de l’accès à la télé mobile est un enjeu important en particulier pour des fréquences dont l’usage est jusqu’à présent gratuit (contrairement aux fréquences 3G chèrement acquises par les opérateurs de mobiles).
Quel que soit le rôle du distributeur, la coopération entre acteurs est indispensable pour combiner les atouts de la téléphonie et ceux de la télévision, pour offrir des contenus adaptés, pour susciter un effet d’entraînement entre l’offre de terminaux et de contenus (l’œuf ou la poule !) et aboutir à un partage de la valeur permettant à chacun de se rémunérer correctement. Aujourd’hui, le contexte européen est fortement concurrentiel. C’est un enjeu de taille pour les pouvoirs publics.
Faut-il privilégier une organisation intégrée des acteurs, ou non ? Faut-il une offre ouverte à tous les fournisseurs de services et de contenus (cf. le succès de l’e-mode), ou un wallgarden (à l’image de l’offre des opérateurs de 3G) ? Dans ce cas, quel rôle joueront le contrôle et l’accès aux droits de diffusion des contenus clés ? Une question importante pour le régulateur.
pj / ep