Radiodiffusion publique : primordiale !
Bob Collins, ancien directeur
général de RTE et ancien président du comité télévision de
l’UER
La radiodiffusion de service public est
primordiale pour les démocraties.
Je suis un fervent partisan de la radiodiffusion publique,
notamment parce que j’ai consacré à RTE, le radiodiffuseur de
service public irlandais, la plus grande partie de ma carrière
professionnelle et plus de la moitié de ma vie.
Je suis profondément convaincu que la radiodiffusion publique
revêt une importance primordiale dans les démocraties
contemporaines et que la mission dévolue à ce titre aux diffuseurs
est fondamentale. Mon attachement à la radiodiffusion de service
public reflète également mes relations étroites, développées au
cours des années, avec l’Union européenne de radio-télévision.
Définir
Pour débattre du rôle de la radiodiffusion de service public, il
convient avant tout d’en donner une définition. Parfois cette
recherche d’une définition claire est sans arrière-pensée, mais
elle est souvent le point de départ d’une campagne pour réduire
l’étendue de l’idée de service public et, en fin de compte, ses
finances. La définition que l’on cherche à donner est souvent
restrictive et limitée plutôt qu’éclairante.
J’ai tendance à trouver rassurantes les paroles de A.E.
Houseman, qui, lorsqu’on lui posait la même question concernant la
poésie, déclarait être incapable d’en donner une définition, mais
qu’à l’instar du fox-terrier reconnaissant un rat il était capable
d’identifier l’objet de ses pensées aux émotions qu’il
suscitait.
Au lieu de s’interroger sur la définition de la radiodiffusion
de service public, peut-être devrait-on se demander quels sont les
objectifs politiques en matière de radiodiffusion publique dans une
société, à court et moyen terme.
Il ne s’agit en effet plus de définir un concept, mais de savoir
comment et dans quelle mesure la politique générale peut intervenir
dans le secteur de la radiodiffusion.
Ces derniers temps, une thèse émerge remettant en cause
l’existence même d’un certain nombre de services publics ou de
domaines d’intervention de l’État et privilégiant le marché.
Certains avancent que la radiodiffusion publique n’a plus de raison
d’être et que, dans un monde où les valeurs commerciales prévalent,
même si le financement public de la radiodiffusion est autorisé,
les organismes de radiodiffusion publics devraient voir leur champ
d’action limité aux secteurs dans lesquels ce ne sont pas les lois
du marché qui dominent.
On entend rarement l’argument selon lequel la vocation sociale
et culturelle de la radiodiffusion lui permet de contribuer au
maintien de la démocratie, de la citoyennté et du développement de
l’individu. On peut appuyer ce point de vue par deux principes
fondamentaux : le premier est que le téléspectateur/auditeur est
une personne à part entière et que dans chaque pays l’objectif
premier du service de radiodiffusion est de garantir un accès
universel à tous les citoyens.
Servir
La radiodiffusion publique doit veiller à offrir aux
téléspectateurs/auditeurs le meilleur service possible et à
s’adresser à toutes les franges de la population. Une autre de ses
missions est de proposer un contenu de qualité et
diversifié.
En d’autres termes, elle doit être capable d’être à la fois
généraliste et ciblée, populaire et élitiste, et faire preuve,
notamment dans son traitement de l’actualité, d’indépendance, de
rigueur, d’impartialité et de fiabilité. Elle doit tenir compte du
plus grand nombre dans le respect constant des minorités. Elle est
tenue de justifier son action auprès du public, qui la finance et
dont elle doit refléter les traditions. Elle se doit donc d’être
universellement accessible, très complète et refléter fidèlement
les différentes composantes de la société.
Ce sont ses objectifs fondamentaux.
Second principe : la concurrence. Le service public de
radiodiffusion peut se développer au sein d’un monde fortement
concurrentiel. La compétition peut même se révéler un élément
positif, pour de nombreuses raisons: elle incite en effet les
radiodiffuseurs à étendre leur offre et à proposer une grande
variété de programmes dans l’intérêt du public. Mais le fait que
différents organismes de radiodiffusion coexistent ne suffit pas en
soi à garantir la diversité des services proposés.
En matière de politique audiovisuelle, la radiodiffusion n’est
pas un simple produit : elle a une utilité et remplit un rôle
social. Elle est en mesure d’influencer la société, même si ce
n’est pas toujours le cas. Toute politique audiovisuelle doit tenir
compte de ces éléments. Si l’on considère l’importance des
principes d’universalité et d’offre de programmes diversifiée de la
radiodiffusion publique, le marché seul ne peut tenir les promesses
du meilleur service possible pour les téléspectateurs.
Il est évident qu’en matière de radiodiffusion organismes
publics et commerciaux doivent fonctionner côte à côte, afin de
garantir l’équilibre de l’offre de service, chacun assumant un rôle
distinct. Le public a des attentes différentes vis-à-vis d’eux,
mais elles ne se limitent pas au contenu proposé par les
radiodiffuseurs.
L’attention excessive portée au modèle commercial et industriel,
dont les critères de concurrence sont souvent les seuls dont il est
tenu compte au niveau européen, a constitué un handicap pour la
radiodiffusion, mais également pour le débat dans son ensemble. On
a trop souvent négligé la dimension culturelle de la question et la
nécessité de mettre en place des mécanismes permettant aux
radiodiffuseurs nationaux de concevoir une offre qui réponde aux
attentes du public.
Diversité
Le principe essentiel de la diversité culturelle est la
nécessité de respecter et de traduire les différentes opinions qui
existent au sein d’une même communauté et qui, à certains égards,
sont le plus fidèle reflet de ce que nous sommes. Les débats qui
tournent autour de la radiodiffusion ou de la culture négligent
souvent cet élément et la diversité culturelle, souvent considérée
comme un acquis. La diversité culturelle ne figure pas toujours en
tête des priorités des parties intéressées : elle se trouve
pourtant au cœur même des débats sur le pluralisme des médias. De
la même manière que l’existence de plusieurs radiodiffuseurs ne
garantit pas la diversité des services, une multitude de
fournisseurs médias n’assure pas en soi un respect complet de la
liberté d’expression.
Organismes de radiodiffusion et autorités nationales ont chacun
un rôle à jouer dans ce domaine. Les radiodiffuseurs doivent
accepter la mission qui leur est dévolue et répondre aux attentes
du public dans son ensemble, en respectant leurs obligations
d’impartialité et d’objectivité. Ils doivent en outre être disposés
à réaffirmer et défendre le droit d’exprimer différents points de
vue et résister à toute tentation d’en favoriser tel ou tel. Quant
aux autorités, elles doivent reconnaître le rôle central de la
liberté d’expression dans les sociétés démocratiques et respecter
l’indépendance des médias, qui doivent refléter toutes les
opinions.
Le financement public ne doit pas nécessairement se définir
comme un contrôle renforcé. Une distance doit être établie entre le
monde politique et l’industrie de la radiodiffusion. Le pouvoir
politique doit encourager l’indépendance des médias et ne pas céder
à la tentation d’y trouver un courtisan servile riant à ses
plaisanteries, injuriant ses ennemis, minimisant ses échecs et
exagérant ses réussites.
La diversité des intérêts est un autre aspect de la diversité
culturelle dans lequel la radiodiffusion a un rôle important à
jouer. La vie quotidienne de chaque individu présente diverses
facettes, des besoins et des centres d’intérêt variés qui doivent
être reflétés dans le contenu mis à disposition. Les
radiodiffuseurs publics ont des responsabilités à
assumer.
Commercial
Chaînes de télévision et stations de radio commerciales doivent
pouvoir prendre librement des décisions qui sont interdites aux
radiodiffuseurs publics.
Une radio commerciale peut avancer que les programmes de musique
classique ne produisent pas de revenus. Une télévision commerciale
peut considérer que peu d’audience potentielle ne justifie pas
l’existence de programmes religieux, ou privilégier les 15-45-ans,
au motif que c’est à eux que s’adressent les annonceurs, tout en
limitant les productions internes, préférant acquérir des
programmes existants bon marché. Des décisions impossibles à
prendre pour le service public.
Le meilleur
Des considérations totalement différentes guident le
radiodiffuseur de service public : au lieu de se demander ce qui
peut être entrepris pour augmenter le cours des actions, les
radiodiffuseurs doivent déployer tous les efforts nécessaires pour
offrir les meilleurs programmes possibles au public, qui paie la
redevance.
Les radiodiffuseurs privés sont libres d’opérer des choix
commerciaux pour leurs programmes ; on ne saurait attendre d’eux
que leurs productions aient la même portée que celles des
organismes publics, ce qui a inévitablement des conséquences dans
la mise à disposition de la diversité culturelle que nous attendons
tous.
Cela souligne l’ampleur de la tâche des radiodiffuseurs publics
et rappelle qu’il convient de résister à la tentation de confier un
cahier des charges exagérément gonflé aux radiodiffuseurs publics,
si l’on entend que ceux-ci répondent aux attentes du public.
Cette question en soulève une autre. Tous les individus, quels
que soient leurs moyens financiers, doivent pouvoir voter, avoir
accès à l’éducation ou se soigner. De même, un service de
radiodiffusion doit être accessible à tous, et non uniquement à
ceux qui peuvent se l’offrir. En effet, l’un des principes de la
radiodiffusion publique est de répondre aux attentes du public dans
son ensemble et de refléter ses centres d’intérêt.
La principale responsabilité du service public de radiodiffusion
est de répondre à ces exigences légitimes du public et les grilles
des programmes doivent donc contenir :
des programmes offrant une couverture
complète, fiable et rigoureuse de l’actualité ;
des émissions d’information et des enquêtes
sur des sujets d’actualité;
une gamme de documentaires ;
des programmes de fiction reflétant la réalité
sociale dans laquelle vivent les téléspectateurs/auditeurs ;
des programmes de variétés tenant compte des
intérêts du public ;
des émissions sportives, compte tenu de
l’importance du sport au niveau social, et non économique;
des programmes pour enfants, répondant aux
besoins particuliers de ce domaine ;
des programmes éducatifs ;
du matériel reflétant le quotidien en ville et
la vie à la campagne, sans en négliger les caractéristiques
purement régionales ;
des émissions reflétant les traditions et les
convictions du public ;
des programmes mettant en valeur les
traditions linguistiques.
Mais variété n’est pas synonyme de diversité. Nous avons une
multitude d’émissions de cuisine, de programmes sur les régimes, de
jeux, de télé-réalité. On ne peut pas, même en étant très généreux,
qualifier cela de diversité.
Europe
L’une des grandes forces de l’Europe est la richesse et la
diversité de son patrimoine culturel. La mosaïque linguistique du
Vieux Continent est un élément fondamental de cet héritage. Cette
réalité confère une signification particulière à l’élargissement de
l’Union européenne du 1er mai 2004.
Il est encore difficile de savoir l’importance qu’aura cet
événement dans l’histoire de l’Europe ou dans la vie de ses
habitants. Le réveil de la re-connaissance des uns et des autres et
la re-découverte de notre patrimoine commun ouvrent des
perspectives enthousiasmantes et autant de défis futurs : les
Européens sauront-ils apprendre à se connaître réellement, au-delà
des questions économiques ou de leur représentation au sein du
Parlement ou de la Commission ? Ces domaines revêtent une
importance certaine, mais ne doivent pas faire oublier la nécessité
d’établir des liens réels et concrets entre les citoyens européens,
ce qui demandera beaucoup de temps, d’espace et d’engagement. Or,
la radiodiffusion peut apporter sa pierre à cet édifice.
Pour préserver, entretenir et mettre en valeur la diversité
culturelle européenne, nous devons avant tout la reconnaître au
sein des différentes communautés, qui, à l’instar des États, sont
loin d’être homogènes - si elles l’ont jamais été. Dans la réalité,
chacun vit sa vie quotidienne au sein de sa propre communauté, dont
les différences et les caractéristiques doivent pouvoir s’exprimer
librement.
Les spécificités régionales, le pluralisme linguistique et la
diversité des traditions en Europe sont l’essence même de son
patrimoine. Ils revêtent une grande importance dans la vie des
individus. Ces différences et cette diversité ne méritent pas
seulement de l’attention : elles doivent être reflétées à tous les
niveaux, dans l’intérêt de la cohésion sociale et de la
justice.
La radiodiffusion assume un rôle de premier plan pour ce qui est
de refléter et de promouvoir la diversité culturelle, à laquelle
une grande importance doit être accordée dans les programmes. Cet
aspect pose directement une autre question, car les éléments qui
plaident en faveur de la mondialisation et de la collaboration
internationale sont les mêmes que ceux qui défendent l’importance
des spécificités nationales dans la radiodiffusion. Or,
paradoxalement, ce sont ces mêmes éléments d’appréciation qui sont
susceptibles de menacer les radiodiffuseurs nationaux.
Cela m’amène à évoquer la question de la politique européenne en
matière de radiodiffusion. Le Protocole d’Amsterdam sur le système
de radiodiffusion publique a marqué un tournant décisif, dans la
mesure où il reconnaît qu’il est directement lié aux besoins
démocratiques, sociaux et culturels de chaque société ainsi qu’à la
nécessité de préserver le pluralisme dans les médias, ce qui ouvre
des perspectives considérables.
Préserver
Si nous sommes conscients de la nécessité de préserver et de
promouvoir la diversité culturelle et si nous mesurons toute
l’importance du rôle que la radiodiffusion doit jouer, nous devons
examiner les points de vue politiques qu’il convient d’adopter à
l’échelle européenne. Nous comprendrons ainsi que répondre aux
attentes du marché audiovisuel ne va pas forcément à l’encontre de
l’objectif de diversité culturelle.
En ce qui concerne la politique audiovisuelle, nous devons tenir
compte aussi bien des besoins culturels que des attentes du marché
et nous devons veiller à maintenir un équilibre constant. Ce
faisant, les États européens auront la possibilité, dans le cadre
de la préparation de la seconde partie du Sommet mondial sur la
société de l’information, qui aura lieu l’année prochaine, de
rappeler avec force les réalités socioculturelles qui prévalent en
Europe.
Transversal
L’un des grands dossiers que j’ai eus à traiter lorsque j’étais
directeur général de RTE concernait le développement des chaînes
transnationales. Un service transnational est adapté à un pays
spécifique. Il n’est donc soumis à aucune règle dans le pays
récepteur, de par son caractère transnational, mais devient de fait
une chaîne nationale, à l’instar de celles, publiques et privées,
qui relèvent, elles, de la législation nationale. Organismes
publics et chaînes privées font donc cause commune, en l’espèce,
puisqu’ils subissent indifféremment les désavantages de cette
situation. La réglementation doit-elle être modifiée ? Dans les cas
où le service de radiodiffusion d’un État répond aux besoins du
public ou du marché d’un autre pays, la réglementation du pays
d’origine ne devrait-elle pas s’appliquer également dans le pays
récepteur ? La politique de suppression des frontières
limiterait-elle le choix, au lieu de le développer ? Cette
situation ne risque-t-elle pas, à terme, de fragiliser les chaînes
nationales, qu’elles soient publiques ou privées, en particulier
dans les petits pays, tout en limitant leur capacité à remplir leur
mission ? Les lois de la concurrence peuvent-elles, en un sens,
contrarier la compétition ? Il ne me semble pas souhaitable, pour
la politique audiovisuelle de l’Union européenne, de favoriser le
développement de radiodiffuseurs transnationaux, même si ceux-ci
enregistrent des résultats satisfaisants.
Lorsque je m’interroge sur l’avenir de la radiodiffusion
publique et sur sa capacité à entreprendre, je constate
malheureusement que les obstacles sont nombreux. Je me sens déchiré
entre des convictions opposées : d’un côté celles de
Saint-Hilaire-de-Poitiers, selon qui c’est dans l’adversité que
l’on trouve de la force, et celles de Franz Kafka, pour qui il
existait un immense espoir, «mais pas pour nous».
Il y a fort à faire. Gouvernements et radiodiffuseurs doivent
travailler en étroite collaboration et reconnaître le rôle central
que joue la radiodiffusion dans la vie quotidienne de chacun. Il
convient en effet d’accepter l’importance de cette mission, de
mesurer l’influence de la radiodiffusion et de comprendre que les
radiodiffuseurs doivent être indépendants et fiables et bénéficier
d’un financement adapté, afin de pouvoir faire une utilisation
transparente de leurs ressources et réserver une place de choix aux
programmes qui mettent en valeur le caractère distinctif de chaque
identité nationale. Il ne s’agit donc pas de prendre en
considération uniquement des critères quantitatifs. Albert Einstein
disait à cet égard que «tout ce qui peut être compté ne compte pas
nécessairement». Cela a de nombreuses conséquences sur la manière
dont les radiodiffuseurs élaborent leur politique de programmation,
dans un environnement de plus en plus compétitif. Il est primordial
que la législation permette aux radiodiffuseurs de respecter leur
engagement (par exemple au travers des activités de l’UER) à
refléter plus efficacement le patrimoine européen dont nous sommes
tous les héritiers.
Extrait d’une allocution prononcée lors d’une réunion
informelle des ministres à Dublin, le 2 mars 2004
pj / ep