Les radios jeunes que les ados appellent et écoutent sous
l’oreiller sont-elles devenues d’abominables lieux de licence et de
pornographie orale ?
La libre antenne trash des «boîtes à musiques» de la FM
serait-elle un espace de transgression ? La libre parole règne en
maîtresse des ondes au sein des quartiers bourgeois et dans les
banlieues.
Cette rumeur court la ville, inquiète parents et éducateurs, et
désoriente les familles politiques et religieuses.
Une certitude, cependant : l’auditeur, jadis élément passif des
programmes, en est devenu l’acteur central.
«Paroles d’auditeurs», de Michel Meyer, est un livre enquête
inédit, où la radio se fait miroir de notre société illustré par de
nombreux témoignages.
Entretien
Comment analysez-vous la violence présente dans les
radios «jeunes» et certaines chaînes de télévision
?
Ces radios me semblent autant de feux de camp festifs - ou
d’alerte - d’une jeunesse sans repères. Elles sont devenues les
espaces de transgression d’une société qui n’offre guère plus de
résistances à combattre, le crédit des traditionnelles figures
tutélaires ayant explosé en mai 1968.
Pourquoi cette sacro-sainte «inter-activité» s’est-elle propagée
depuis dix ans et affecte-t-elle désormais les 13-19-ans, quelles
que soient leurs origines sociales ? Si les jeunes ados bourgeois
des beaux quartiers autant que les «lascars» des cités plébiscitent
des espaces où la crudité de la libre parole atteint parfois des
sommets, c’est peut-être que ce sont les derniers endroits où ils
peuvent brûler les modèles et «tuer les pères» : une constante dans
le processus de maturation de l’individu, à ceci près que les
«modèles» sont de plus en plus silencieux.
Parleriez-vous d’une ordalie moderne par laquelle
les jeunes éprouvent les figures d’autorité pour les tester
?
On ne les «teste» pas : on les ridiculise sans appel. Le
problème est que cette approche caricaturale est prise pour vérité
puisque - c’est bien connu - «on nous cache tout». Reconnaissons
tout de même aux programmes «trash», de la télévision-réalité à la
«libre antenne» radiophonique la plus libérée, une valeur
cathartique dont les sociétés policées ont toujours su la vertu.
Rappelons-nous que mai 68 n’a démarré que parce que les garçons
voulaient pouvoir entrer dans le dortoir des filles ! La
politisation du mouvement n’a été, d’une certaine manière, que le
prolongement de ce cri hormonal que les animateurs des trash médias
savent si bien exploiter. Reconnaissons-leur tout de même - et
malgré la crudité des propos employés - un aspect pédagogique et
citoyen, dans la mesure où certains des animateurs phares de ces
antennes ponctuent leurs interventions de messages préventifs
contre le sida, les conduites à risque en général ou pour le
respect de soi. Ce qui n’est pas rien. Comme quoi, au-delà de cette
idéologie de la «défonce» verbale et du sexe brut - qui permettent
souvent à bien des jeunes de relâcher la pression - demeure une
certaine vigilance sûrement fort utile. Si ces radios
n’existaient pas, peut-être faudrait-il les inventer...
Les animateurs des émissions de libre antenne
rempliraient donc le rôle autrefois dévolu aux tutelles
traditionnelles de nos sociétés ?
La société n’attend plus rien d’en haut. Cette défiance de
l’élite se constate à tous les niveaux, y compris politiques. Et la
structure même de notre démocratie a connu, au cours du siècle
passé, des modifications profondes. Au régime de société
démocratique représentative - un ancien modèle frappé d’un
archaïsme comparable à celui d’un train à vapeur - a succédé la
démocratie d’opinion des gourous post-soixante-huitards passés du
côté des communicants. Dernier avatar de la démocratie aujourd’hui
? La démocratie d’émotion, tout entière fondée sur le marketing de
la provocation. Tout se joue désormais en temps réel, sans recul ni
pondération de l’émotion indif-férenciée. Nous vivons un régime de
l’approbation et de l’apologie de la pulsion immédiate.
Voulez-vous dire que notre société médiologique,
tout entière réglée par le culte d’une émotion qu’elle se révèle
incapable de contenir, obéirait à des lois très infantiles
?
Que le discours de la raison, de la mesure et les règles
édictées par les élites ne soient plus écoutés et guère suivis
signale en tout cas la déli-quescence d’un socle de valeurs
communes. Ce nouveau culte de l’émotion, cette religion de la
parole libérée, s’est forgé ses règles et a généré sa propre
inquisition, avec toute une panoplie de maîtres censeurs divers.
Une posture très narcissique ne laissant à aucune personnalité
extérieure au sérail le soin de les juger.
Nos écrans télévisés et nos antennes radiophoniques
fonctionneraient donc à la manière de tribunaux parallèles
?
Oui. Des tribunaux parallèles s’arrogeant en toute partialité le
droit de salir les gens sans la moindre preuve ou de les
vedettariser un instant pour mieux les oublier la minute d’après.
Nous vivons un extraordinaire retournement idéo-logique :
aujourd’hui, c’est la société qui pense et juge la politique, et
non plus les élites payées pour cela. Comme dans le théâtre de
notre enfance, aux «Guignols» les marionnettes de Canal + ont forgé
leur succès en tançant la maré-chaussée, qui n’est plus le gendarme
d’avant, mais le politique, l’intellectuel, le religieux ou le
technocrate.
C’est l’essence de la démocratie que de reposer
littéralement sur le règne du peuple...
Bien sûr. Le problème est que ce peuple semble avoir cessé de
désirer un bien commun. La conséquence de ce communautarisme ?
Aujourd’hui, dans le monde de la libre antenne et du commentaire
sans pondération, tout vaut tout. Et ce bruit de fond permanent
indifférencie et rend inaudibles les propos des clercs. À ce sujet,
je pense avec Bourdieu que «non, tout le monde n’est pas
compétent». La raison de cette indif-férenciation ? Nous nous
sommes subrepticement laissé coloniser par le «non-sens» à
l’anglo-saxonne pratiqué ad nauseam dans les trash médias et, qui
plus est, conjugué chez nous avec la confusion des esprits et la
perte des repères. Dans ce marketing de la provocation, où la
communication a pris le pas sur l’information, ne subsiste plus
guère cet esprit satiriste, râleur et franchouillard de nos
chansonniers qui, tout populaires qu’ils fussent, ne manquaient pas
d’esprit.