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2004/6– DIFFUSION online

Un rebeu n’peut pas mater une meuf de cheri (Un arabe ne peut pas regarder une fille de riches)

Les radios jeunes que les ados appellent et écoutent sous l’oreiller sont-elles devenues d’abominables lieux de licence et de pornographie orale ? 

La libre antenne trash des «boîtes à musiques» de la FM serait-elle un espace de transgression ? La libre parole règne en maîtresse des ondes au sein des quartiers bourgeois et dans les banlieues.

Cette rumeur court la ville, inquiète parents et éducateurs, et désoriente les familles politiques et religieuses.

Une certitude, cependant : l’auditeur, jadis élément passif des programmes, en est devenu l’acteur central. 

«Paroles d’auditeurs», de Michel Meyer, est un livre enquête inédit, où la radio se fait miroir de notre société illustré par de nombreux témoignages.

Entretien

Comment analysez-vous la violence présente dans les radios «jeunes» et certaines chaînes de télévision ?

Ces radios me semblent autant de feux de camp festifs - ou d’alerte - d’une jeunesse sans repères. Elles sont devenues les espaces de transgression d’une société qui n’offre guère plus de résistances à combattre, le crédit des traditionnelles figures tutélaires ayant explosé en mai 1968.

Pourquoi cette sacro-sainte «inter-activité» s’est-elle propagée depuis dix ans et affecte-t-elle désormais les 13-19-ans, quelles que soient leurs origines sociales ? Si les jeunes ados bourgeois des beaux quartiers autant que les «lascars» des cités plébiscitent des espaces où la crudité de la libre parole atteint parfois des sommets, c’est peut-être que ce sont les derniers endroits où ils peuvent brûler les modèles et «tuer les pères» : une constante dans le processus de maturation de l’individu, à ceci près que les «modèles» sont de plus en plus silencieux. 

Parleriez-vous d’une ordalie moderne par laquelle les jeunes éprouvent les figures d’autorité pour les tester ? 

On ne les «teste» pas : on les ridiculise sans appel. Le problème est que cette approche caricaturale est prise pour vérité puisque - c’est bien connu - «on nous cache tout». Reconnaissons tout de même aux programmes «trash», de la télévision-réalité à la «libre antenne» radiophonique la plus libérée, une valeur cathartique dont les sociétés policées ont toujours su la vertu. Rappelons-nous que mai 68 n’a démarré que parce que les garçons voulaient pouvoir entrer dans le dortoir des filles ! La politisation du mouvement n’a été, d’une certaine manière, que le prolongement de ce cri hormonal que les animateurs des trash médias savent si bien exploiter. Reconnaissons-leur tout de même - et malgré la crudité des propos employés - un aspect pédagogique et citoyen, dans la mesure où certains des animateurs phares de ces antennes ponctuent leurs interventions de messages préventifs contre le sida, les conduites à risque en général ou pour le respect de soi. Ce qui n’est pas rien. Comme quoi, au-delà de cette idéologie de la «défonce» verbale et du sexe brut - qui permettent souvent à bien des jeunes de relâcher la pression - demeure une certaine vigilance sûrement fort utile. Si ces radios n’existaient pas, peut-être faudrait-il les inventer...

Les animateurs des émissions de libre antenne rempliraient donc le rôle autrefois dévolu aux tutelles traditionnelles de nos sociétés ? 

La société n’attend plus rien d’en haut. Cette défiance de l’élite se constate à tous les niveaux, y compris politiques. Et la structure même de notre démocratie a connu, au cours du siècle passé, des modifications profondes. Au régime de société démocratique représentative - un ancien modèle frappé d’un archaïsme comparable à celui d’un train à vapeur - a succédé la démocratie d’opinion des gourous post-soixante-huitards passés du côté des communicants. Dernier avatar de la démocratie aujourd’hui ? La démocratie d’émotion, tout entière fondée sur le marketing de la provocation. Tout se joue désormais en temps réel, sans recul ni pondération de l’émotion indif-férenciée. Nous vivons un régime de l’approbation et de l’apologie de la pulsion immédiate. 

Voulez-vous dire que notre société médiologique, tout entière réglée par le culte d’une émotion qu’elle se révèle incapable de contenir, obéirait à des lois très infantiles ? 

Que le discours de la raison, de la mesure et les règles édictées par les élites ne soient plus écoutés et guère suivis signale en tout cas la déli-quescence d’un socle de valeurs communes. Ce nouveau culte de l’émotion, cette religion de la parole libérée, s’est forgé ses règles et a généré sa propre inquisition, avec toute une panoplie de maîtres censeurs divers. Une posture très narcissique ne laissant à aucune personnalité extérieure au sérail le soin de les juger. 

Nos écrans télévisés et nos antennes radiophoniques fonctionneraient donc à la manière de tribunaux parallèles ? 

Oui. Des tribunaux parallèles s’arrogeant en toute partialité le droit de salir les gens sans la moindre preuve ou de les vedettariser un instant pour mieux les oublier la minute d’après. Nous vivons un extraordinaire retournement idéo-logique : aujourd’hui, c’est la société qui pense et juge la politique, et non plus les élites payées pour cela. Comme dans le théâtre de notre enfance, aux «Guignols» les marionnettes de Canal + ont forgé leur succès en tançant la maré-chaussée, qui n’est plus le gendarme d’avant, mais le politique, l’intellectuel, le religieux ou le technocrate. 

C’est l’essence de la démocratie que de reposer littéralement sur le règne du peuple... 

Bien sûr. Le problème est que ce peuple semble avoir cessé de désirer un bien commun. La conséquence de ce communautarisme ? Aujourd’hui, dans le monde de la libre antenne et du commentaire sans pondération, tout vaut tout. Et ce bruit de fond permanent indifférencie et rend inaudibles les propos des clercs. À ce sujet, je pense avec Bourdieu que «non, tout le monde n’est pas compétent». La raison de cette indif-férenciation ? Nous nous sommes subrepticement laissé coloniser par le «non-sens» à l’anglo-saxonne pratiqué ad nauseam dans les trash médias et, qui plus est, conjugué chez nous avec la confusion des esprits et la perte des repères. Dans ce marketing de la provocation, où la communication a pris le pas sur l’information, ne subsiste plus guère cet esprit satiriste, râleur et franchouillard de nos chansonniers qui, tout populaires qu’ils fussent, ne manquaient pas d’esprit.

L’inaudibilité des élites serait donc une conséquence de leur «nihilisme social» ? La «trash TV» et la libre antenne constitueraient un dommage collatéral de la fracture sociale ?

L’attitude des clercs, coupés du monde, a suscité l’indignation des laissés-pour-compte de la société, vivant bien loin des débats germa-nopratins grotesques centrés autour d’un hypothétique déclin de la France. Ces programmes fonctionnent donc à la manière d’une soupape - provisoire - de paix sociale pour une partie de la population, excédée par le discours des élites, vide de projets et de solutions. 

Le silence médiatique des élites traduirait une crise politique ?

Nos élites lettrées ne savent plus opposer aux fanfaronnades des Le Pen et autres Besancenot qu’un terrible silence radio. Nos politiques modérés, voués aux gémonies par l’«agit-prop» médiatique, n’ont plus rien à opposer à cette machine infernale du «non-sens» : rien d’autre qu’une réputation délitée. Par ailleurs, chaque journée passée sous le signe du règne médiatique nous offre le spectacle de l’avilissement de l’autre, humilié avec son consentement tacite. Les «vrais gens» exhibés dans ces émissions de télé-réalité et autres divertissements jouant sur l’humiliation sont les gladiateurs de nos arènes contem-poraines, offerts en pâture à la cruauté du téléspectateur selon un rapport typiquement sado-maso. Ce qui me choque, c’est que les grands ordon-nateurs de ce genre d’émissions figurent des parangons de vertu journalistique pour les jeunes générations, admirant leur audace, leur combativité et leur capacité à tutoyer les puissants. 

Comment analysez-vous le succès de ce type d’émissions ?

Il faudrait méditer les raisons du succès de médiacrates virtuoses du mélange des genres et du lynchage à l’applaudimètre, exerçant sur tous les sujets leur dérision potache, nourrie, qui plus est, de ce tropisme totalitaire du «tous pourris» à l’égard des puissants, soit une antienne de leader politique extrémiste. En ce sens, le «Vrai Journal» de Karl Zéro est une machine à ringardiser effrayante, car les politiques conviés, sommés d’accepter la règle du tutoiement, s’en retrouvent, derechef, éjectés d’une époque vouée au jeunisme le plus immature. Dans le monde effrayant des trash médias, le ringard est celui qui a parlé une seconde plus tôt. 

Le «temps réel» serait donc, selon vous, une arme redoutable contre la démocratie ?

Il fallait hier une génération pour se voir frappé de ringardise. Aujour-d’hui, une poignée de secondes, un imperceptible retard à faire jaillir la repartie suffissent. Ajoutons que ce fléau de l’inféodation à l’instantané se conjugue volontiers avec la dif-famation. Nous ne supportons plus la frustration liée à l’attente. Comme les petits enfants, nous voulons tout, tout de suite. Ce qu’ont parfaitement compris les naufrageurs du commerce de la provocation.

Propos recueillis par Marie-Laure Germon, Le Figaro.

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Homme de radio et de télévision, Michel Meyer dirige le réseau France Bleu, regroupant les quarante-trois  antennes locales de Radio France. Son  ouvrage «Un rebeu n’peut pas mater une meuf de cheri, paroles d’auditeurs» aux Éditions des Syrtes, analyse le succès de la libre antenne pour adolescents.



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Dernière mise à jour 22.07.2004