Le rapport Neil
Tim Bailey, rédacteur en chef, BBC Radio Newsroom et
président du groupe de programmes des actualités radio de
l’UER
Londres, jeudi 12 octobre : Jack Straw
s’adresse à la chambre des Communes.
Le ministre britannique des Affaires étrangères annonce que les
services secrets britanniques (MI-6) reviennent sur leurs
affirmations selon lesquelles le régime de Saddam Hussein pouvait
déployer des armes chimiques ou biologiques en 45 minutes.
Ces allégations, un des arguments-clés du dossier constitué par les
autorités britanniques pour tenter de convaincre l’opinion publique
de la légitimité d’intervenir militairement en Irak, volent en
éclats.
Cette déclaration de Jack Straw n’a pas vraiment surpris : il
était devenu évident, au fil des mois, qu’aucune arme de
destruction massive ne se trouvait sur le sol irakien. La nouvelle
a cependant été largement reprise dans les infos radio et a fait,
dès le lendemain, les gros titres de la presse écrite.
C’est tout autre chose qui a retenu mon attention : un e-mail
envoyé par un auditeur pendant un bulletin d’infos, peu après
l’intervention du ministre.
Cet auditeur avançait l’argument suivant : si les allégations
concernant la présence d’armes de destruction massive en Irak
n’étaient plus valables, le journaliste de la BBC, Andrew Gilligan
(qui avait accusé le gouvernement britannique d’avoir manipulé un
dossier sur l’arsenal irakien avant la guerre), ainsi que l’ancien
directeur général de la BBC, Greg Dyke, devaient donc retrouver
leur poste. De même, il suggérait que Gavin Davies, ancien
président du directoire de la BBC, devait revenir sur sa démission.
Il fallait donc, en somme, que tout redevienne comme avant que
n’éclate «l’affaire Gilligan», comme l’appelaient les médias
britanniques.

Conséquences
Bien entendu, rien ne sera jamais plus comme avant : un homme,
le docteur David Kelly, expert en armement pour le gouvernement
britannique, s’est suicidé ; une nouvelle équipe dirigeante a été
mise en place au sein de la BBC. Impossible de revenir en
arrière.
L’une des principales conséquences de cette affaire a été le
lancement d’un processus de réexamen approfondi des méthodes
journalistiques de la BBC, visant notamment à déterminer ce qui
peut être amélioré et ce qui doit radicalement changer.
Ron Neil, ancien haut responsable de la BBC, s’est vu confier
cette mission. Après des recherches et des entretiens avec de
nombreux collaborateurs de la BBC, il a rédigé son rapport. Pour
tous les employés du radiodiffuseur public britannique, il n’y a
aucun doute ; ce document va jeter les bases des méthodes
journalistiques à mettre en œuvre.
Quelles sont les conclusions du rapport et les initiatives
prises par la BBC afin d’en appliquer les recommandations ?
Tout d’abord, le rapport Neil ne contient aucune proposition
véritablement novatrice. Il identifie cinq règles journalistiques
:
· Vérité et précision
· Respect de l’intérêt public
· Impartialité et pluralité d’opinion
· Indépendance
· Responsabilité
Rien, dans ces cinq valeurs, ne constitue réellement une surprise.
Prenons par exemple le cas du premier principe défini dans ce
rapport, qui s’appuie sur les valeurs de vérité et de précision :
le rapport Neil énonce notamment que les journalistes de la BBC
doivent être le plus précis possible, notamment dans leur
utilisation de la langue.
Il revient désormais aux dirigeants de la BBC à tous les niveaux de
traduire les recommandations formulées dans ce rapport en
propositions concrètes. Ils devront donner des instructions claires
et des conseils pratiques. Le rapport indique notamment que les
journalistes doivent prendre des notes précises concernant ce que
leurs sources et contacts ont pu leur apprendre. Il fait également
valoir, de façon très directe, que l’imprécision peut parfois être
lourde de conséquences.
Autre exemple : quelle politique adopter lorsque des accusations
sont proférées à l’antenne ? Ces allégations peuvent être de deux
sortes : il peut s’agir d’affirmations lancées par la BBC
elle-même, généralement sur la base d’une enquête menée par un
journaliste d’investigation. Dans la plupart des cas, cependant, il
s’agira d’allégations prononcées par des individus qui ne sont
nullement employés par la BBC, mais qui utilisent son temps
d’antenne pour exprimer leur point de vue. Comment réagir ? Sans
doute en faisant appel, là encore, à ce qui relève du bon sens
journalistique et en se posant des questions : notre source
d’information est-elle crédible? Avons-nous donné un droit de
réponse à la personne visée, etc. ?
Le rapport souligne également un autre élément important : la
réaction du public à une affirmation diffusée par la BBC. Pour de
nombreux téléspectateurs, le fait de diffuser une allégation lui
confère de la force et de la crédibilité. Une large part du public
ne fait pas la différence entre le médium et la source de
l’allégation. Comme le public fait le plus souvent confiance, il
pense que c’est la BBC qui affirme. Il faut en tenir compte. Nous
devons vérifier soigneusement les faits que nous relatons.
Le rapport évoque également les problèmes posés par les séances
de questions/réponses. La rédaction de ce chapitre du rapport a été
motivée par l’émission de Andrew Gilligan diffusée par la BBC, sur
les armes de destruction massive. Le rapport Neil est très clair :
lorsque la BBC rend publics des dossiers contenant des affirmations
graves ou potentiellement diffamatoires, les séances de
questions/réponses en direct doivent être évitées. Lors d’une
interview, lorsqu’il est possible que soient formulées des
remarques lourdes de conséquences ou potentiellement diffamatoires,
il est nécessaire de préparer à l’avance le déroulement de
l’entretien. Cela constitue un changement radical pour
nous.
Toutefois, le plus grand changement culturel susceptible d’être
introduit par le rapport concernant les actualités se situe au
niveau des critiques. Le rapport comprend dix-huit paragraphes
consacrés uniquement à ce sujet. Ils peuvent se résumer par une
seule mesure très claire : il faut améliorer la façon dont la BBC
réagit aux critiques. Il ne faut plus considérer systématiquement
ceux qui émettent des critiques comme des fauteurs de troubles aux
motivations futiles.
Que faire ?
La BBC étant ce qu’elle est, une fois qu’une décision a été
prise elle est mise en œuvre avec une grande efficacité. Pour la
plupart des collaborateurs, l’accent est mis sur la formation, qui,
mise en place au niveau des producteurs et des reporters dans les
différents secteurs de programmation, se poursuivra encore quelque
temps.
Au cœur des recommandations du rapport Neil, il y a quelque
chose de beaucoup plus important et de bien plus ambitieux : mettre
en place une «école» de journalisme répondant à l’ensemble des
besoins en formation de tous les secteurs des actualités de la BBC.
Ce projet a suscité un intérêt considérable, même si personne ne
sait exactement à quoi une telle structure pourrait ressembler.
Le processus mis en marche au sein de la BBC par l’affaire
Gilligan a posé toute une série de problèmes : l’affaire elle-même
et les faits qui l’ont précédée avaient déjà été divulgués et
parfois déformés ; on avait désigné les fautifs et on croyait
savoir qui avait tort et qui avait raison. Mais ces difficultés ont
également permis de faire évoluer la situation. Le rapport Neil et
les propositions qu’il contient sont l’un des aspects positifs de
toute cette affaire.
mf / ep