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DIFFUSION en ligne – 2004/51

Le rapport Neil

Tim Bailey, rédacteur en chef, BBC Radio Newsroom et président du groupe de programmes des actualités radio de l’UER

Londres, jeudi 12 octobre : Jack Straw s’adresse à la chambre des Communes.

Le ministre britannique des Affaires étrangères annonce que les services secrets britanniques (MI-6) reviennent sur leurs affirmations selon lesquelles le régime de Saddam Hussein pouvait déployer des armes chimiques ou biologiques en 45 minutes.
 
Ces allégations, un des arguments-clés du dossier constitué par les autorités britanniques pour tenter de convaincre l’opinion publique de la légitimité d’intervenir militairement en Irak, volent en éclats.

Cette déclaration de Jack Straw n’a pas vraiment surpris : il était devenu évident, au fil des mois, qu’aucune arme de destruction massive ne se trouvait sur le sol irakien. La nouvelle a cependant été largement reprise dans les infos radio et a fait, dès le lendemain, les gros titres de la presse écrite. 

C’est tout autre chose qui a retenu mon attention : un e-mail envoyé par un auditeur pendant un bulletin d’infos, peu après l’intervention du ministre.
 
Cet auditeur avançait l’argument suivant : si les allégations concernant la présence d’armes de destruction massive en Irak n’étaient plus valables, le journaliste de la BBC, Andrew Gilligan (qui avait accusé le gouvernement britannique d’avoir manipulé un dossier sur l’arsenal irakien avant la guerre), ainsi que l’ancien directeur général de la BBC, Greg Dyke, devaient donc retrouver leur poste. De même, il suggérait que Gavin Davies, ancien président du directoire de la BBC, devait revenir sur sa démission. Il fallait donc, en somme, que tout redevienne comme avant que n’éclate «l’affaire Gilligan», comme l’appelaient les médias britanniques.

Conséquences

Bien entendu, rien ne sera jamais plus comme avant : un homme, le docteur David Kelly, expert en armement pour le gouvernement britannique, s’est suicidé ; une nouvelle équipe dirigeante a été mise en place au sein de la BBC. Impossible de revenir en arrière.
 
L’une des principales conséquences de cette affaire a été le lancement d’un processus de réexamen approfondi des méthodes journalistiques de la BBC, visant notamment à déterminer ce qui peut être amélioré et ce qui doit radicalement changer. 

Ron Neil, ancien haut responsable de la BBC, s’est vu confier cette mission. Après des recherches et des entretiens avec de nombreux collaborateurs de la BBC, il a rédigé son rapport. Pour tous les employés du radiodiffuseur public britannique, il n’y a aucun doute ; ce document va jeter les bases des méthodes journalistiques à mettre en œuvre. 

Quelles sont les conclusions du rapport et les initiatives prises par la BBC afin d’en appliquer les recommandations ?
 
Tout d’abord, le rapport Neil ne contient aucune proposition véritablement novatrice. Il identifie cinq règles journalistiques : 

· Vérité et précision 
· Respect de l’intérêt public
· Impartialité et pluralité d’opinion
· Indépendance 
· Responsabilité
 
Rien, dans ces cinq valeurs, ne constitue réellement une surprise. Prenons par exemple le cas du premier principe défini dans ce rapport, qui s’appuie sur les valeurs de vérité et de précision : le rapport Neil énonce notamment que les journalistes de la BBC doivent être le plus précis possible, notamment dans leur utilisation de la langue.
 
Il revient désormais aux dirigeants de la BBC à tous les niveaux de traduire les recommandations formulées dans ce rapport en propositions concrètes. Ils devront donner des instructions claires et des conseils pratiques. Le rapport indique notamment que les journalistes doivent prendre des notes précises concernant ce que leurs sources et contacts ont pu leur apprendre. Il fait également valoir, de façon très directe, que l’imprécision peut parfois être lourde de conséquences.
 
Autre exemple : quelle politique adopter lorsque des accusations sont proférées à l’antenne ? Ces allégations peuvent être de deux sortes : il peut s’agir d’affirmations lancées par la BBC elle-même, généralement sur la base d’une enquête menée par un journaliste d’investigation. Dans la plupart des cas, cependant, il s’agira d’allégations prononcées par des individus qui ne sont nullement employés par la BBC, mais qui utilisent son temps d’antenne pour exprimer leur point de vue. Comment réagir ? Sans doute en faisant appel, là encore, à ce qui relève du bon sens journalistique et en se posant des questions : notre source d’information est-elle crédible? Avons-nous donné un droit de réponse à la personne visée, etc. ?

Le rapport souligne également un autre élément important : la réaction du public à une affirmation diffusée par la BBC. Pour de nombreux téléspectateurs, le fait de diffuser une allégation lui confère de la force et de la crédibilité. Une large part du public ne fait pas la différence entre le médium et la source de l’allégation. Comme le public fait le plus souvent confiance, il pense que c’est la BBC qui affirme. Il faut en tenir compte. Nous devons vérifier soigneusement les faits que nous relatons.

Le rapport évoque également les problèmes posés par les séances de questions/réponses. La rédaction de ce chapitre du rapport a été motivée par l’émission de Andrew Gilligan diffusée par la BBC, sur les armes de destruction massive. Le rapport Neil est très clair : lorsque la BBC rend publics des dossiers contenant des affirmations graves ou potentiellement diffamatoires, les séances de questions/réponses en direct doivent être évitées. Lors d’une interview, lorsqu’il est possible que soient formulées des remarques lourdes de conséquences ou potentiellement diffamatoires, il est nécessaire de préparer à l’avance le déroulement de l’entretien. Cela constitue un changement radical pour nous. 

Toutefois, le plus grand changement culturel susceptible d’être introduit par le rapport concernant les actualités se situe au niveau des critiques. Le rapport comprend dix-huit paragraphes consacrés uniquement à ce sujet. Ils peuvent se résumer par une seule mesure très claire : il faut améliorer la façon dont la BBC réagit aux critiques. Il ne faut plus considérer systématiquement ceux qui émettent des critiques comme des fauteurs de troubles aux motivations futiles.

Que faire ?

La BBC étant ce qu’elle est, une fois qu’une décision a été prise elle est mise en œuvre avec une grande efficacité. Pour la plupart des collaborateurs, l’accent est mis sur la formation, qui, mise en place au niveau des producteurs et des reporters dans les différents secteurs de programmation, se poursuivra encore quelque temps.

Au cœur des recommandations du rapport Neil, il y a quelque chose de beaucoup plus important et de bien plus ambitieux : mettre en place une «école» de journalisme répondant à l’ensemble des besoins en formation de tous les secteurs des actualités de la BBC. Ce projet a suscité un intérêt considérable, même si personne ne sait exactement à quoi une telle structure pourrait ressembler.

Le processus mis en marche au sein de la BBC par l’affaire Gilligan a posé toute une série de problèmes : l’affaire elle-même et les faits qui l’ont précédée avaient déjà été divulgués et parfois déformés ; on avait désigné les fautifs et on croyait savoir qui avait tort et qui avait raison. Mais ces difficultés ont également permis de faire évoluer la situation. Le rapport Neil et les propositions qu’il contient sont l’un des aspects positifs de toute cette affaire.

mf / ep



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Dernière mise à jour 15.12.2004