Les défis de RFI
Interview d’Antoine Schwarz, président de Radio France Internationale
Diffusion :Un an après votre arrivée à la tête de RFI, vous avez pu prendre la mesure des défis auxquels la radiodiffusion internationale doit faire face. Quels sont-ils et, plus particulièrement, ceux de RFI ?
A. Schwarz : Il sont de deux ordres: technologique, d’une part, et – pourquoi ne pas le dire – politique.
Le défi technologique consiste à répondre le mieux possible avec les technologies actuelles à la nécessité de toucher tous les auditeurs potentiels de RFI dans le monde. Ces auditeurs ne sont pas seulement les Français expatriés, mais aussi tous les francophones et également, dans certaines régions, des auditeurs qui sont soucieux de – ou attachés à – un message qui vienne d’un pays comme la France, qui représente pour eux un ensemble de valeurs et une vision du monde un peu différente de la vision commune – pourquoi ne pas le dire –, la vision standardisée anglo-saxonne. Je ne dis pas que toutes les visions anglo-saxonnes sont standardisées, mais disons que cela représente la petite différence que nous désirons continuer à faire entendre, y compris donc dans certaines langues étrangères.
Face à ce défi général : rester très présents avec toutes les technologies disponibles, nous avons besoin de revoir un peu notre dispositif de diffusion. C’est le défi technologique.
Et en ce qui concerne le défi politique…
Le défi politique consiste à se préoccuper de nos priorités géostratégiques. On ne peut pas en permanence émettre dans toutes les langues. Il faut faire des choix, et depuis que je suis en fonction je me suis attaché à réfléchir à la bonne stratégie. Aujourd’hui nous en sommes à une étape cruciale où je commence à avoir un certain nombre d’idées que je n’ai pas encore pu discuter avec mes administrateurs. Nous devons faire des premiers choix dès le mois de juin en ce qui concerne les priorités. J’ai simplement élaboré une grille de critères qui permettent de définir ces priorités.
À cet égard, il était intéressant d’entendre Radio Canada International expliquer quels critères l’ont amenée à se repositionner. Les Allemands font le même exercice et nous savons que la BBC est engagée dans une démarche identique.
Nous n’échapperons donc pas à un exercice large, général et profond de réévaluation de nos missions en fonction de certains objectifs de nature géographique, mais aussi de cibles de populations qu’il faut bien identifier. Une fois ces objectifs définis, il faut bien entendu avoir les moyens de les atteindre.
Le Moyen-Orient est une priorité pour les pays occidentaux, pour la France en particulier. La Chaîne d’information internationale française (CII) n’émettra pas en arabe – contrairement à ce qui avait été annoncé. Radio Monte-Carlo Moyen-Orient (RMC-MO) restera le vecteur principal de l’audiovisuel français dans le monde arabe. Envisagez-vous son repositionnement, son renforcement, pour faire face à la concurrence ?
Nous envisageons effectivement un renforcement de RMC-MO, le programme arabe de RFI. Nous effectuerons ce renforcement quoi qu’il se passe pour la chaîne de télévision. Tant qu’à faire, je préférerais que la CII ait un programme arabe. Je trouverais cela bien et je pense que dans ces domaines radio et télévision peuvent se soutenir l’une l’autre et certainement pas se concurrencer. Quoi qu’il en soit, nous considérons le renforcement du programme arabe comme une priorité. RMC-MO a capitalisé une bonne image et une audience résiduelle encore importante, (six millions d’auditeurs-semaine) ce qui n’est pas négligeable. Cependant, nous venons de plus haut et nous pouvons donc légitimement espérer, avec un renouvellement profond de nos programmes, atteindre des résultats importants dans les deux ou trois années à venir.
Nous sommes depuis longtemps dans des positions similaires à celles de la BBC : selon les pays, un peu au-dessus ou un peu au-dessous. BBC est le grand concurrent, qui fait une radio plus centrée sur l’information, alors que RMC-MO est une radio généraliste, même si elle ménage une grande place à l’information.
Pensez-vous que Radio Sawa** a changé quelque chose?
Absolument : Radio Sawa a changé la donne. C’est une réussite, il faut le reconnaître. Il y a deux choses qui ont changé le paysage audiovisuel arabe.
Premièrement, la prolifération des chaînes de télévision panarabes, particulièrement des chaînes d’information, qui font une véritable concurrence à la radio, concurrence d’autant plus forte qu’elles ont souvent l’information avant les radios, ce qui est un fait, et pas seulement dans le monde arabe.
Ensuite, les Américains après une analyse approfondie du marché, ont défini un produit assez adapté au marché, peut-être pas d’ailleurs adapté aux souhaits des dirigeants américains, mais c’est un autre problème. Cependant, le résultat est là : ils ont pris de l’audience aux autres, à nous notamment. Nous devons donc effectivement nous définir aussi par rapport à cela, c’est clair.
La coopération avec les autres radiodiffuseurs internationaux est-elle une option pour renforcer votre position ?
Je préfère le terme de «partenariat» à celui de «coopération», qui pourrait laisser entendre des relations d’aide avec des organismes moins développés que le nôtre.
Ce partenariat, nous l’envisageons à une échelle très large, puisque nous venons de passer un accord de principe avec Deutsche Welle (DW) pour partager des programmes et des émetteurs en ce qui concerne l’arabe et le russe. Pour l’arabe nous accueillerons, sur RMC-MO, des programmes de DW, tandis que des programmes en russe de RFI seront accueillis sur les émetteurs de DW à Moscou et à Saint-Pétersbourg.
Ce genre de relation est voué à se développer par la nature des choses et l’un des buts de ma présence ici, dans cette réunion des radios internationales, est de sonder d’abord les opinions des uns et des autres et éventuellement de susciter une certaine adhésion autour de l’idée que les radios internationales doivent plutôt travailler ensemble et non pas penser en terme, de concurrence.
En tout cas, les radios européennes non seulement doivent travailler ensemble, le plus possible, mais elle doivent aussi songer à ce que serait leur avenir commun dans le cadre de l’Europe, laquelle pourrait avoir besoin un jour d’une radio internationale, dont nous sommes en fait les piliers.
Concernant CII, des craintes ont été exprimées, en particulier à TV5, sur son financement, qui risquerait de se faire, à plus ou moins long terme, aux dépends de cette chaîne francophone. Éprouvez-vous les mêmes inquiétudes à RFI ?
Il est vrai qu’on a beaucoup parlé d’une telle menace. Et si elle existait, mon travail consisterait à l’écarter. Personne ne comprendrait, ni en interne ni en externe, et notamment au Parlement, qu’une grande initiative se développant dans la télévision se fasse au détriment de ce qui existe, à condition que ce qui existe marche bien. Naturellement, ce n’est pas le propos. En tout cas, l’intention initiale du président de la République était bien de promouvoir un nouveau programme à travers une chaîne d’information en français et je suis persuadé que dans son esprit il ne s’agissait pas de diminuer ce qui était alloué aux uns et aux autres.
Une grande contrainte budgétaire globale pèse sur la France comme sur d’autres pays européens. Donc, toute dépense supplémentaire doit trouver des contreparties. Mais à mon avis nous ne sommes plus là dans le domaine de l’arbitrage à l’intérieur d’un ministère : cela se situe au niveau gouvernemental. Je suis donc vigilant, mais pas spécialement inquiet.
RFI participera-t-elle au projet qui est celui d’une société réunissant France Télévisions et TF1.
Il n’y aura pas de participation au capital, comme cela avait été envisagé à un moment, mais nous avons proposé – et cela a été bien accueilli - toute une panoplie de services que nous pouvons rendre – et vendre, d’ailleurs – à la future chaîne d’information internationale. Nous jouerons le jeu à 100%.
On parle beaucoup de la Chine en ce moment. Quels sont vos projets concernant ce pays, où vous êtes déjà présents ?
Nous avons une présence réelle, nous avons une audience réelle, mais reposant sur un programme assez restreint en durée. Pour moi, l’avenir de notre présence en Chine passe plutôt par l’Europe. Je ne pense pas que chaque pays européen qui veut adresser son message à la Chine arrive à se faire entendre tout seul.
Pour conclure, quel avenir voyez-vous pour RFI ?
Les deux maître mots de l’avenir de RFI sont ceux que j’évoquais ce matin à la réunion : l’Europe et Internet. RFI trouvera son avenir sur la très longue durée à travers ces deux dimensions.
____________________
* Réalisée le 17 mai 2005 lors de la réunion spécialisée de la radiodiffusion internationale de l’UER à Genève
** Radio Sawa («ensemble»), lancée en mars 2002, remplace le service arabe de la Voix de l’Amérique. Destinée aux moins de 30 ans, elle diffuse des programmes de musique arabe et occidentale, des informations, analyses, interviews et reportages sur des sujets politiques et sociaux.
Les programmes sont diffusés dans cinq dialectes arabes régionaux sur ondes moyennes et sur relais FM locaux.
pj/ep