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DIFFUSION en ligne – 2004/27

Concours Eurovision de la Chanson
Ana Petruseva, responsable de projets, Institute for War & Peace Reporting, Skopje 

La musique adoucirait-elle vraiment les mœurs ?

À Istanbul, lors du concours Eurovision de la chanson, la Serbie a été encensée par ses anciens ennemis des Balkans. Le concours y a fait souffler un air de renouveau et, lorsque le présentateur a annoncé tout sourire que la Croatie attribuait ses 12 points à la Serbie, son ennemi héréditaire, l’ensemble de la population des Balkans a été frappée de stupeur.

Le 15 mai 2004, dans les coulisses du concours, Zeljko Joksimovic, le représentant la Serbie-et-Montenegro, s’est précipité vers son rival croate, Ivan Mikuljic, pour le remercier du geste inattendu de ses compatriotes. 

Soirée surprenante qui permettait presque d’oublier les préjugés selon lesquels les peuples de l’ex-Yougoslavie sont obnubilés par d’anciennes haines tribales. Tout au long du spectacle, chaque république a eu tendance, par le biais du vote par téléphone, à accorder de bons scores aux chansons des pays voisins. 

Croatie et Slovénie ont accordé à la Serbie-et-Monténégro le maximum de points possible, et ce malgré la situation de guerre qu'ils connaissaient en 1991.

Autre surprise : l’ex-République yougoslave de Macédoine a donné le maximum de points à l’Albanie, malgré des troubles en 2001 dans l’ex-République yougoslave de Macédoine, troubles attribués par les habitants de la région à des «rebelles d’origine albanaise».

Malgré une terrible guerre de trois ans (1992–1995) entre musulmans et Serbes bosniaques ainsi que leurs alliés en Serbie, la Bosnie a accordé le maximum de points à Zeljko, le chanteur serbe.

Ce «retour» serbe est d’autant plus remarquable que la Serbie-et-Montenegro participait pour la première fois à cet événement. 

Le concours Eurovision de la chanson, qui, malgré son succès d’audience toujours croissant, fait parfois sourire, est pris très au sérieux dans les Balkans. Les pays de la région le considèrent comme un concours de popularité.

Les Britanniques, qui n’ont pas recueilli un seul point en 2003, ont plaisanté de leur mésaventure : dans les Balkans un échec similaire aurait été considéré comme une humiliation nationale.

L’ex-République yougoslave de Macédoine a donné une telle importance à ce concours que le chef de son Église orthodoxe a béni le chanteur Tose Proevski avant son départ pour la Turquie.

Le Premier ministre albanais, Fatos Nano, lors d’une conversation téléphonique, a personnellement souhaité bonne chance à Anjeza Shahini pour la première participation de l’Albanie au concours. Des milliers de fans, parmi lesquels des hommes politiques, se sont rassemblés à Tirana pour regarder le concours et faire la fête.

Le point d’orgue des festivités organisées à cette occasion a eu lieu le 15 mai, lorsque le ministre de la Culture a organisé une fête en plein air dans un grand hôtel de Tirana. Bien que Zeljko ait laissé la plus haute marche du podium aux représentants ukrainiens, une foule de supporters l’attendait à l’aéroport de Belgrade pour l’accueillir à son retour. 

Les hommes politiques de la région ont vite compris que les scores du concours Eurovision de la chanson sont le reflet d’un phénomène bien plus important qu’un spectacle de variétés.

Lors d’une visite officielle en ex-République yougoslave de Macédoine, le 20 mai, Vuk Draskovic, le ministre des Affaires étrangères de Serbie-et-Montenegro, a dit en plaisantant que les dirigeants de cette région du monde devraient prendre exemple sur la solidarité dont les habitants des Balkans ont fait preuve lors du télévote : «Lorsque les hommes politiques n’arrivent pas à se mettre d’accord, ils devraient regarder ce qui se passe dans les rues. Lors du concours Eurovision de la chanson, les Macédoniens ont voté pour les Albanais, les Croates pour les Serbes, les Serbes pour les Albanais et les Bosniaques pour les Croates...»

Le 16 mai, à l’occasion d’une interview à la télévision, l’ancien ministre des Affaires étrangères serbe a affirmé que les résultats de ces votes pourraient avoir des répercussions diplomatiques. La décision croate d’attribuer 12 points à la Serbie «va contribuer à améliorer les relations entre les pays de la région». 

Les remarques optimistes des hommes politiques ont eu quelques échos dans la rue. À Belgrade, un homme de 39 ans a déclaré à IWPR que le vote d’Istanbul est annonciateur d’une nouvelle ère. «Ce vote a montré qu’après tous les conflits et l’animosité de ces dix dernières années, c’est désormais la tolérance qui domine. La musique a gagné.» 

Pour Nena, à Skopj «c’était agréable de voir que les peuples des Balkans étaient à nouveau unis après toutes ces années de tensions et de violences. Cela a fait comprendre que les Balkans peuvent aussi offrir une image positive».

Pendant ce temps, Zeljko, le concurrent serbe, contribuait à faire naître l’espoir d’un renouveau dans la région en déclarant que les 12 points de la Croatie étaient ceux qui avaient le plus d’importance à ses yeux.

D’autres commentateurs ont des explications différentes sur les votes des pays de la région des Balkans lors du concours. Aleksandar Dragas, critique musical pour le quotidien croate «Jutarnji list», estime que les Croates ont voté pour la Serbie-et-Montenegro simplement pace que Zeljko a bien chanté : «La chanson de Zeljko était idéale pour le concours Eurovision de la chanson»,  écrit-t-il. «Ce n’était pas mal. Ce n’était pas du turbofolk et la chanson a retenu l’attention de téléspectateurs.»

À Sarajevo, nombreux sont ceux qui pensent que la Serbie a reçu 12 points de la Bosnie parce que les téléspectateurs de l’entité serbe de Bosnie, Republika Srpska, se sont précipités sur les téléphones pour voter.

De même, en ex-République yougoslave de Macédoine, il a souvent été dit avec amertume que les 12 points attribués à l’Albanie sont principalement le fait de la mobilisation des habitants d’origine albanaise. «Les Albanais se sont rués sur les téléphones, sinon la Serbie aurait pu rattraper son retard», affirme Vlatko, 28 ans, habitant à Skopje. 

Cette démonstration d’admiration mutuelle des peuples des Balkans a peut-être impressionné les politiciens locaux et les habitants de la région, mais d’autres pays ont regardé avec une certaine désapprobation ce qu’ils ont considéré comme un vote en bloc de la part des pays balkaniques.

«C’est tout à fait étonnant», a déclaré Terry Wogan, présentateur de longue date à la BBC, connu pour ses commentaires très personnels des nombreuses éditions du concours : «Je craignais que le vote en bloc des pays balkaniques fasse la différence et c’est bien ce qui s’est passé. Je n’en reviens pas.» 

Ont également participé à ce rapport : Dragana Nikolic Solomon (Belgrade), Drago Hedl (Osijek) et Nerma Jelacic (Sarajevo). 
Rapport n° 499, du 25 mai 2004, de l’Institute for War & Peace Reporting, www.iwpr.net.

pj / ep 



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Dernière mise à jour 29.07.2004