Concours Eurovision de la Chanson
Ana Petruseva, responsable de
projets, Institute for War & Peace Reporting,
Skopje
La musique adoucirait-elle vraiment les mœurs
?
À Istanbul, lors du concours Eurovision de la chanson, la Serbie
a été encensée par ses anciens ennemis des Balkans. Le concours y a
fait souffler un air de renouveau et, lorsque le présentateur a
annoncé tout sourire que la Croatie attribuait ses 12 points à la
Serbie, son ennemi héréditaire, l’ensemble de la population des
Balkans a été frappée de stupeur.
Le 15 mai 2004, dans
les coulisses du concours, Zeljko Joksimovic, le représentant la
Serbie-et-Montenegro, s’est précipité vers son rival croate, Ivan
Mikuljic, pour le remercier du geste inattendu de ses
compatriotes.
Soirée surprenante qui permettait presque d’oublier les préjugés
selon lesquels les peuples de l’ex-Yougoslavie sont obnubilés par
d’anciennes haines tribales. Tout au long du spectacle, chaque
république a eu tendance, par le biais du vote par téléphone, à
accorder de bons scores aux chansons des pays voisins.
Croatie et Slovénie ont accordé à la Serbie-et-Monténégro le
maximum de points possible, et ce malgré la situation de guerre
qu'ils connaissaient en 1991.
Autre surprise : l’ex-République yougoslave de Macédoine a donné
le maximum de points à l’Albanie, malgré des troubles en 2001 dans
l’ex-République yougoslave de Macédoine, troubles attribués par les
habitants de la région à des «rebelles d’origine albanaise».
Malgré une terrible guerre de trois ans (1992–1995) entre
musulmans et Serbes bosniaques ainsi que leurs alliés en Serbie, la
Bosnie a accordé le maximum de points à Zeljko, le chanteur
serbe.
Ce «retour» serbe est d’autant plus remarquable que la
Serbie-et-Montenegro participait pour la première fois à cet
événement.
Le concours Eurovision de la chanson, qui, malgré son succès
d’audience toujours croissant, fait parfois sourire, est pris très
au sérieux dans les Balkans. Les pays de la région le considèrent
comme un concours de popularité.
Les Britanniques, qui n’ont pas recueilli un seul point en 2003,
ont plaisanté de leur mésaventure : dans les Balkans un échec
similaire aurait été considéré comme une humiliation nationale.
L’ex-République yougoslave de Macédoine a donné une telle
importance à ce concours que le chef de son Église orthodoxe a béni
le chanteur Tose Proevski avant son départ pour la Turquie.
Le Premier ministre albanais, Fatos Nano, lors d’une
conversation téléphonique, a personnellement souhaité bonne chance
à Anjeza Shahini pour la première participation de l’Albanie au
concours. Des milliers de fans, parmi lesquels des hommes
politiques, se sont rassemblés à Tirana pour regarder le concours
et faire la fête.
Le point d’orgue des festivités organisées à cette occasion a eu
lieu le 15 mai, lorsque le ministre de la Culture a organisé une
fête en plein air dans un grand hôtel de Tirana. Bien que Zeljko
ait laissé la plus haute marche du podium aux représentants
ukrainiens, une foule de supporters l’attendait à l’aéroport de
Belgrade pour l’accueillir à son retour.
Les hommes politiques de la région ont vite compris que les
scores du concours Eurovision de la chanson sont le reflet d’un
phénomène bien plus important qu’un spectacle de variétés.
Lors d’une visite officielle en ex-République yougoslave de
Macédoine, le 20 mai, Vuk Draskovic, le ministre des Affaires
étrangères de Serbie-et-Montenegro, a dit en plaisantant que les
dirigeants de cette région du monde devraient prendre exemple sur
la solidarité dont les habitants des Balkans ont fait preuve lors
du télévote : «Lorsque les hommes politiques n’arrivent pas à se
mettre d’accord, ils devraient regarder ce qui se passe dans les
rues. Lors du concours Eurovision de la chanson, les Macédoniens
ont voté pour les Albanais, les Croates pour les Serbes, les Serbes
pour les Albanais et les Bosniaques pour les Croates...»
Le 16 mai, à l’occasion d’une interview à la télévision,
l’ancien ministre des Affaires étrangères serbe a affirmé que les
résultats de ces votes pourraient avoir des répercussions
diplomatiques. La décision croate d’attribuer 12 points à la Serbie
«va contribuer à améliorer les relations entre les pays de la
région».
Les remarques optimistes des hommes politiques ont eu quelques
échos dans la rue. À Belgrade, un homme de 39 ans a déclaré à IWPR
que le vote d’Istanbul est annonciateur d’une nouvelle
ère. «Ce vote a montré qu’après tous les conflits et
l’animosité de ces dix dernières années, c’est désormais la
tolérance qui domine. La musique a gagné.»
Pour Nena, à Skopj «c’était agréable de voir que
les peuples des Balkans étaient à nouveau unis après toutes ces
années de tensions et de violences. Cela a fait comprendre que les
Balkans peuvent aussi offrir une image positive».
Pendant ce temps, Zeljko, le concurrent serbe, contribuait à
faire naître l’espoir d’un renouveau dans la région en déclarant
que les 12 points de la Croatie étaient ceux qui avaient le plus
d’importance à ses yeux.
D’autres commentateurs ont des explications différentes sur les
votes des pays de la région des Balkans lors du concours.
Aleksandar Dragas, critique musical pour le quotidien croate
«Jutarnji list», estime que les Croates ont voté pour la
Serbie-et-Montenegro simplement pace que Zeljko a bien chanté
: «La chanson de Zeljko était idéale pour le concours
Eurovision de la chanson»,
écrit-t-il. «Ce n’était pas mal. Ce n’était pas du
turbofolk et la chanson a retenu l’attention de
téléspectateurs.»
À Sarajevo, nombreux sont ceux qui pensent que la Serbie a reçu
12 points de la Bosnie parce que les téléspectateurs de l’entité
serbe de Bosnie, Republika Srpska, se sont précipités sur les
téléphones pour voter.
De même, en ex-République yougoslave de Macédoine, il a souvent
été dit avec amertume que les 12 points attribués à l’Albanie sont
principalement le fait de la mobilisation des habitants d’origine
albanaise. «Les Albanais se sont rués sur les
téléphones, sinon la Serbie aurait pu rattraper son
retard», affirme Vlatko, 28 ans, habitant à
Skopje.
Cette démonstration d’admiration mutuelle des peuples des
Balkans a peut-être impressionné les politiciens locaux et les
habitants de la région, mais d’autres pays ont regardé avec une
certaine désapprobation ce qu’ils ont considéré comme un vote en
bloc de la part des pays balkaniques.
«C’est tout à fait étonnant», a déclaré Terry
Wogan, présentateur de longue date à la BBC, connu pour ses
commentaires très personnels des nombreuses éditions du concours
: «Je craignais que le vote en bloc des pays
balkaniques fasse la différence et c’est bien ce qui s’est passé.
Je n’en reviens pas.»
Ont également participé à ce rapport : Dragana Nikolic
Solomon (Belgrade), Drago Hedl (Osijek) et Nerma Jelacic
(Sarajevo).
Rapport n° 499, du 25 mai 2004, de l’Institute for War & Peace
Reporting, www.iwpr.net.
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