Jubilé de
l’Eurovision
Patrick Jaquin, responsable adjoint
du service de la communication, UER
Le 6 juin prochain,
l’Eurovision fête son cinquantième anniversaire !
Ce 6 juin 1954, Montreux, nichée entre vignes et Léman, sert de
cadre à la première émission Eurovision : un reportage sur la Fête
des narcisses et son corso de vingt-cinq chars couverts de fleurs,
jodleurs, chanteurs, accompagnés d’une douzaine de fanfares. Suit
un tour guidé du Vatican d’une heure et demie, se terminant par une
homélie, en latin, du pape Pie XII, sur les promesses et les
dangers de la télévision, avant la bénédiction de l’auditoire, urbi
et orbi, en six langues.
Les jours suivants ce sera le Palio à Sienne, une fête d’enfants
réfugiés aux Pays-Bas, une rencontre d’athlétisme à Glasgow, un
camp de jeunesse sur le Rhin avec la participation du chancelier
Adenauer, une foire agricole au Danemark, un cortège sur la Grand’
Place de Bruxelles, un défilé de la marine britannique devant la
reine et un concours hippique londonien.
Dix-huit programmes seront retransmis lors de cette première
« Saison d’été d’échanges européens de télévision », dont
le plat de résistance, avec neuf programmes échangés, se composait
des matches de la Coupe du monde de football. Pour y assister, les
gens s’agglutinaient devant les téléviseurs dans les maisons, les
restaurants, devant les vitrines.
« Lille
Experiment »
Tout au long de ces transmissions, des techniciens installés
dans le beffroi de l’hôtel de ville de Lille tentent fébrilement
d’éviter les pannes de réseau ou de les réparer. Ce poste de
contrôle donna son nom à l’opération, « Lille
Experiment ».
Pour tous les autres c’est déjà l’Eurovision, mot inventé par un
journaliste anglais, George Campey, qui, dans un article de
l’« Evening Standard » de Londres du 5 novembre 1951,
écrivait à propos d’une émission de la BBC retransmise sur les
ondes de la télévision néerlandaise
: « L’Eurovision est un système de coopération
entre les pays d’Europe occidentale, y compris la Grande-Bretagne,
permettant désormais l’échange des programmes de
télévision. »
L’impact de ces semaines d’échanges ne tient pas seulement aux
émissions, dont certaines ne sont pas très spectaculaires, mais
plutôt à la volonté de renouveler l’expérience. Après tout, le
réseau construit pour cette semaine est établi bien plus
durablement que les circuits improvisés en 1953 lors du
couronnement d’Elizabeth II... mais c’est bel et bien cette
cérémonie qui avait fait sortir la télévision d’un carcan de
normes. Suivant le carosse dans les rues de Londres, le petit écran
était devenu européen, avec des milliers de téléspectateurs
français, belges, néerlandais, allemands et, bien sûr,
britanniques, qui assistent, pour la première fois en direct à un
morceau d’Histoire, au couronnement d’un souverain.
Après cette semaine d’échanges de 1954, rien n’arrêtera plus la
vague Eurovision. L’Europe veut tourner le dos à la guerre, on
recommence à voyager, à franchir les frontières, à commercer.
L’heure est aux échanges internationaux et la télévision reflète
cette atmosphère nouvelle.
Les responsables de l’Eurovision avaient mis en mouvement deux
rouages clés ; les grandes orientations des échanges internationaux
et la mise en commun des équipements techniques. Dans la foulée on
avait même adopté l’emblème en étoile accompagné du Te Deum de
Marc-Antoine Charpentier.
Date charnière
Si l’on cherche à établir quand germa l’idée de l’Eurovision, on
peut remonter au 8 septembre 1953. Ce jour-là, à Lime Grove, dans
un local de la Maison de la télévision de Londres, les délégués des
pays de télévision européens se réunissent pour la première fois et
décident d’organiser ces fameuses Semaines européennes de
télévision de l’été 1954. Il était prévu que chaque pays livre un
programme retransmis simultanément par tous les autres pays
participants.
La commission !
Lors de la séance du conseil d’administration de l’UER, en
novembre 1953, à Monte-Carlo, Marcel Bezençon de la SSR explique
les motifs amenant le groupe d’étude à demander à l’unanimité la
création d’une « commission de télévision ». Les délégués
n’étant pas convaincus de son utilité, les débats s’éternisent
quand le conseil d’administration finit par proposer la création
d’une commission des programmes, proposition acceptée par
l’assemblée générale.
Avec l’aide de René McCall, de la BBC, et de Wladimir Porché, de
la RTF, Marcel Bezençon fait en sorte que la commission des
programmes soit immédiatement opérationnelle, tandis que les
projets de la Semaine de l’Eurovision de juin continuent à prendre
corps.
En février 1954, lors de la première séance de la commission des
programmes, il est décidé que son bureau est géré par huit
représentants des pays télévisuels (Allemagne, ARD, Belgique,
RTB/BRT, Danemark, DR, France, RTF, Italie, RAI, Pays-Bas, NTS,
Royaume-Uni, BBC et Suisse, SSR). Deux groupes de travail ont été
constitués, l’un pour la diffusion de films à la télévision
(GTV/1), sous la direction de Sergio Pugliese (RAI), et l’autre
pour les émissions en direct (GTV/2), dirigé par Jean d’Arcy. Un
groupe de planification, présidé par Edouard Haas (SSR), a été
adjoint au groupe GTV/2.
Difficultés
La commission des programmes se heurte d’abord au concept du
programme. Lors d’un forum de télévision à Sandpoort (Pays-Bas),
réunissant des journalistes de télévision de huit pays européens,
on ne trouve que quelques thèmes susceptibles de présenter un
intérêt international, les journalistes anglais se limitant à la
suggestion d’un autre couronnement !
Les formalités douanières liées au passage des films et du
matériel technique se révèlent problématiques, sans parler des
artistes. Ainsi, la BBC veut apporter sa contribution par
« Café Continental », célèbre émission de variétés animée
par des artistes syndiqués qui, en raison de l’accroissement
prévisible de l’audience attendue (près de trois millions et demi
de spectateurs), exigent une augmentation de 50% de leur cachet. Un
compromis est trouvé : l’affaire sera réglée par le conseil
d’administration de l’UER.
Aucun accord en revanche au Danemark avec les artistes du Tivoli
: l’émission « Rendez-vous à Copenhague » est annulée et
remplacée par une présentation de vaches primées, provoquant ce
commentaire du Spiegel : « Le bétail, au moins, n’appartient à
aucun syndicat. »
Malgré tout, l’UER était fermement déterminée à faire un succès
de la semaine d’échanges surtout avec la retransmission prévue de
la Coupe du monde de football à Berne, pour laquelle Marcel
Bezençon avait négocié les droits de télévision avec le président
de l’Association suisse de football, M. Thomma. « Vous offrez
combien ? » demande celui-ci. « Rien », dit
Bezençon. « Vous plaisantez ! » Marcel Bezençon ne
plaisante pas. Toutefois, il propose de combler tout déficit de
recettes jusqu’à 10 000F.
Des prospectus contenant les programmes des émissions et une
publicité pour la télévision ont été distribués dans les différents
pays participants. Dans le même temps, le prix des téléviseurs en
Allemagne baisse considérablement. L’industrie trouve le moment
bien choisi pour entreprendre une percée de la
télévision.
Certains qui n’y avaient jamais pensé auparavant, envisagent
alors l’acquisition d’un téléviseur.
Le concours
Après ce succès de la «Semaine d’échanges internationale»,
Marcel Bezençon et les vice-présidents de la commission, Jean
d’Arcy et René C. McCall, sont convaincus qu’il faut prendre chaque
année une initiative nouvelle pour promouvoir la télévision.
Fin janvier 1955, la commission des programmes de l’UER, réunie
à Monte-Carlo, approuve l’étude de deux projets : un concours
européen de la chanson et une coupe Eurovision d’artistes amateurs
de divertissement (Top Town Programme) qui, moins convaincante que
le concours, sombrera en cours de route.
L’assemblée générale de l’UER, réunie au palais Corsini, à Rome,
le 19 octobre 1955 et présidée par Sir Jan Jacob, directeur général
de la BBC, approuvera l’organisation d’un Grand Prix européen de la
chanson, qui aura lieu, sur proposition de la délégation suisse, à
Lugano au printemps 1956.
Représentant la Suisse, Lys Assia sera couronnée avec
« Refrains », paroles d’Émile Gardaz, musique de Géo
Voumard.
Avec ce concours, l’UER voulait frapper un grand coup à
l’échelle européenne. Mission accomplie : aujourd’hui le Concours
va vivre sa 49e édition en mai prochain à Istanbul, avec trente-six
pays, un chiffre record ! Il attirera 100 millions de
téléspectateurs.
Le contenu
Ce concours a fait des petits avec le concours Eurovision de la
chanson junior, le concours Eurovision des jeunes musiciens ou des
jeunes danseurs, sans oublier le célébrissime Concert du Nouvel an
qui fêtera sa 47e édition le 1er janvier 2005.
L’Orchestre philharmonique de Vienne a d’ailleurs reçu en 1998,
pour ce traditionnel concert, le trophée UER.
Outre ces émissions produites expressément pour l’Eurovision, on
est passé de l’image noir et blanc, tremblotante, et réservée à
quelques privilégiés, à des échanges d’informations qui atteignent
plus de 350 millions de spectateurs et offrent une couverture
complète des événements en direct avec le meilleur des niveaux de
qualité et une couverture permanente de l’Europe, des Amériques, du
Moyen Orient, de l’Afrique du Nord, de la zone Asie-pacifique ainsi
qu’une couverture ad hoc du continent africain et des territoires
en bordure du Pacifique.
Il existe cinq catégories différentes d’échanges d’informations
: les échanges d’informations, les échange d’informations
sportives, les échanges d’informations jeunesse, les échanges
régionaux et les événements en direct.
Le sport
La coordination des retransmissions des sports est l’une des
principales activités de l’Eurovision dont le succès n’est plus à
démontrer, vu le grand nombre de radiodiffuseurs s’adressant à
l’Eurovision pour obtenir les images des jeux Olympiques, des
matches de la Champions League UEFA, des grands prix de Formule 1
et des tournois de tennis ATP...
Informations, événements exceptionnels, sports, l’Eurovision est
le lien le plus fort de la chaîne de distribution des contenus.
Si en 1954, un simple accord permettait aux chaînes de
télévision de huit pays de partager des bulletins d’informations
sur un réseau tout juste baptisé «Eurovision», aujourd’hui, les
échanges d’informations offrent une plate-forme sur laquelle les
différents participants du réseau Eurovision échangent plus de 30
000 nouvelles chaque année. Plus de 100 nouvelles sont diffusées
quotidiennement via les échanges d’informations fournissant un
apport inestimable aux propres capacités de production
d’informations du radiodiffuseur.
L’Eurovision est aujourd’hui le plus grand réseau de
retransmission télévisuelle du monde et l’un des plus fiables
réseaux de communication de ce type.
Les inventeurs de l’Eurovision avaient ils vu aussi loin ?
Modeste, Marcel Bezençon disait : « L’Eurovision,
une idée simple qui réussit »... Depuis cinquante ans
!
L’Eurovision en
chiffres
Plus de 100 000 retransmissions en 2003.
15 000 heures d’événements sportifs et culturels retransmis chaque
année.
30 000 nouvelles individuelles échangées.
50 voies sur 5 satellites.
70 passerelles satellite dans le monde entier.
Plus de 700 décodeurs numériques en service.
Plus de 300 chaînes de télévision équipées d’une réception
directe.