PTV Arménie
Bjørn Erichsen, directeur du département télé, UER
Portrait personnel d’un nouveau membre
Nous sommes arrivés en Arménie en voiture, par le nord, par une fin d’après-midi ensoleillée. Pour cette double mission (apprendre et enseigner), j’étais accompagné de la responsable des collections de programmes du département, Anna Vasova. Notre chauffeur géorgien fou voulait à tout prix nous prouver que sa Mercedes pouvait rouler à 150 km/h sur les routes montagneuses étroites du Caucase. Il nous a emmenés de Tbilissi, en Géorgie, à Erevan, en Arménie, 300 km plus au sud.
Armen Arzumanyan, Diana Mnatsakanyan et Bjørn Erichsen
Histoire trouble
Il n’y a pas de vols entre ces deux capitales, étrange illustration du peu que ces deux pays voisins ont en commun : ils ne parlent pas la même langue, leurs cultures sont très différentes, la Géorgie s’étant toujours tournée vers le Nord et l’Arménie vers le Sud, pour le meilleur et pour le pire.
L’Arménie longe la Turquie et l’Iran au sud, la Géorgie et l’Azerbaïdjan au nord et à l’est. Pendant des siècles, ce petit pays a été coincé entre l’influence russe au nord et la domination turque et perse au sud.
En 1915, cette situation a culminé avec le génocide des Arméniens par les Turcs, au cours duquel plus de 1,5 million de personnes ont été tuées. La plupart des familles arméniennes en sont encore affectées directement aujourd’hui et ce ne semble que justice que l’Union européenne oblige maintenant la Turquie à reconnaître les faits dans le cadre des prochaines négociations de l’accession de ce pays à l’Union.
Ce génocide a naturellement entraîné une émigration massive et on compte aujourd’hui autant d’Arméniens installés à l’étranger qu’en Arménie. Pendant une brève période heureuse de 1918 à 1920, dont les Arméniens sont très fiers, un État arménien a été créé à l’intérieur des frontières actuelles, mais il fut annexé en 1920 par l’empire soviétique, qui en fit une république satellite. Ce n’est qu’en 1991 que les Arméniens ont retrouvé leur liberté et commencé à s’ériger en pays démocratique.
Jeune radiodiffuseur
En voiture, nous avons parcouru une Erevan superbe et moderne, forte de plus d’un million d’habitants, pour arriver à notre hôtel sur la place de la République, où nous fûmes chaleureusement accueillis par le directeur des programmes télé, Marat, qui parle couramment français, et Diana, 23 ans à peine, déjà responsable des relations internationales, mais bien plus que cela. Ils nous invitèrent à un fantastique repas arménien traditionnel, pour lequel le directeur général, Armen, 32 ans, s’est joint à nous.
Le crime
Les entendant soudain préciser « avant le crime », je demandai de quel crime ils parlaient. Ils me racontèrent alors l’histoire de Tigran Naghdalian, le président de la Société publique arménienne de télévision et de radio, abattu par balles à 36 ans en plein centre de Erevan le 28 décembre 2002. Il avait présidé la radiotélévision arménienne depuis sa création, en 2001, date à laquelle elle avait succédé au radiodiffuseur d’État. Outre la présidence du conseil, Tigran Naghdalian continuait à travailler comme journaliste et, tous les dimanches soir, il présentait en direct un magazine d’enquête d’actualité, «Agenda», qui consistait essentiellement à révéler des cas privés et officiels de fraude et de corruption. Fin décembre 2002, il avait ainsi dénoncé une affaire d’ampleur nationale et prouvé les méthodes brutales et les arrangements illégaux appliqués dans ce cadre. Il l’a payé de sa vie. Le tueur et le chef du clan mis en cause sont aujourd’hui sous les verrous.
Pendant un moment, je fus honteux d’avoir oublié cette histoire. Je m’apprêtais à dire qu’il était devenu une légende pour une nouvelle génération de jeunes journalistes arméniens, mais Diana m’interrompit: « Avant que vous disiez quoi que ce soit, Bjørn, je tiens à ce que vous sachiez que c’était mon mari. » Elle avait 20 ans et ils venaient de se marier quand il a été tué.
Nous étions dans un pays où la liberté d’expression et la lutte pour la démocratie peuvent encore coûter la vie à des directeurs honnêtes et des journalistes courageux. Parfois, en Europe occidentale, nous ferions bien de nous rappeler que la liberté des médias n’est pas aussi évidente que nous pourrions le penser.
Travail
Le lendemain matin, 15 chefs de département et d’unité de pro-grammes, enthousiastes, étaient assis autour de la table de travail pour une première séance consacrée à l’UER elle-même, avec sa complexité, le résumé des échanges d’actualités, l’acquisition des droits sportifs, le réseau Eurovision, nos offres radiophoniques, les services juridique et technique et les offres télé.
La deuxième séance nous a permis de découvrir l’Arménie et l’organisme, sa manière d’assurer le service public. Il diffuse trois chaînes télé, une première chaîne généraliste, une deuxième destinée aux jeunes et une troisième par satellite, destinée aux Arméniens vivant à l’étranger. Sans oublier trois stations de radio !
Pour la télévision, ils arrivent à alimenter les trois chaînes avec un personnel permanent de 400 personnes ! Bien sûr, ils disposent également d’une solide équipe d’indépendants et de sociétés de production locales. Dans les années quatre-vingt-dix, ils ont géré toute la refonte fondamentale : réformer un radiodiffuseur d’état de l’ancienne école, en sureffectif et mal géré, pour en faire un radiodiffuseur de service public moderne et performant.
Même s’il ne dispose pas encore d’un système de mesure d’audience sophistiqué, il détient 40% du marché publicitaire télé et on estime à environ 38% sa part du marché télé, ce qui en fait le principal radiodiffuseur arménien. Il dispose d’un budget de redevance de 4 120 000 euros, auquel s’ajoutent environ 824 000 euros de recettes publicitaires.
Lorsque je fais remarquer que ce ne peut être vrai, ou du moins que ce n’est pas acceptable, ils nous expliquent poliment que l’Arménie est pauvre et que je dois le comprendre !
Ils ne se plaignent pas et ne veulent pas qu’on les plaigne et expliquent qu’ils réussissent bien, sont respectés par leur public et qu’ils parviennent à tenir leur budget. Ils étaient cependant bien contents lorsque plus tard, dans une interview que j’ai accordée à leur bulletin d’information du soir, j’ai insisté pour que le gouvernement augmente leur financement et leur fournisse également un budget d’investissement, un concept dont ils n’ont jamais fait l’expérience. Ils espèrent pouvoir passer au numérique d’ici à 2015.
Par la suite, je me pris à penser à DR, au Danemark, que j’ai quitté il y a quatre ans. Avec une production et une part de marché très semblables à celles de PTV, mais 3 600 employés et un budget de 380 millions d’euros! Et un personnel qui se plaint en permanence des réductions budgétaires et des conditions de travail inacceptables !
L’après-midi, nous avons tenu une troisième séance consacrée aux coproductions du département, aux concours de la chanson et à toutes les autres coproductions et collections auxquelles ils devraient participer. C’était un plaisir, comme une boîte de chocolats : ils voulaient participer autant que leurs moyens le leur permettaient. A nouveau, nous avons pu nous rendre compte à quel point le concours Eurovision de la chanson est important pour eux. Au-delà de cinq heures de divertissement télé hautement professionnel, ce programme revêt une grande importance symbolique. Y participer, ici, signifie être un membre à part entière et respecté de la famille de la télé européenne en direct. Et c’est important pour l’Arménie.
Après une journée de travail longue et constructive, le président du conseil nous a invités, ainsi que Diana, qui avait passé une éprouvante journée à tout traduire, ainsi que le directeur général, Armen, à un autre fantastique repas.
J’étudiai discrètement les relations entre le président et le directeur général, qui peuvent parfois être très révélatrices de l’indépendance et de l’impartialité du radiodiffuseur. Ils étaient tous deux très au fait de leurs pouvoirs et de leurs limites, et même avec mes meilleures lunettes de Sherlock Holmes, je n’ai décelé aucun désaccord, fût-il minime, derrière les rires et la bienveillance.
Nous quittâmes l’Arménie par un vol de nuit à destination de Vienne, tous deux très impressionnés par les réalisations d’un petit pays et d’un petit radiodiffuseur en matière de constitution d’un organisme de radiodiffusion publique puissant, indépendant et populaire.
La famille de l’UER compte désormais un nouveau membre merveilleusement professionnel.