ACTUALITÉ publié le 05 nov. 2020

À la recherche des compositrices perdues : une chasse au trésor

Le moment est venu d'entreprendre une chasse aux trésors cachés en se lançant sur les traces des compositrices, dont on entend trop peu les œuvres en concert ou à la radio. Dès aujourd'hui, le Conseil international de la musique (CIM) s'engage fermement en faveur du changement. Silja Fischer, secrétaire générale, et Davide Grosso, chef de projet, nous parlent avec enthousiasme de leur nouvelle initiative.

Q : Ces derniers temps, il a beaucoup été question du rétablissement de l'égalité hommes-femmes dans le monde de la musique, notamment dans le cadre de l'initiative « Women in Music » (Les femmes dans la musique) que l’UER a lancée l'an dernier. La Tribune internationale des compositeurs, forum organisé chaque année depuis 1954 par le CIM, relève que les femmes artistes ne représentent qu'un maigre pourcentage (7 %) des artistes sélectionné.e.s ou recommandé.e.s. Ce constat a-t-il été à l'origine de votre nouveau projet destiné à l'audiovisuel public, sous le titre de « Hidden Treasures Mixtape » ?

Davide Grosso : Oui, en effet, c'est bien ce constat qui nous a poussé.e.s à agir. La Tribune des compositeurs a certes constitué un tremplin, mais l'événement n'a pas pu se dérouler en 2020 et nous ne voulions pas d'une tribune virtuelle. Ce qui caractérise la Tribune des compositeurs, ce sont les échanges entre producteurs.rices de radio et l'écoute en commun. Nous avons donc voulu faire quelque chose de complètement différent. Selon nous, le moment était venu de faire découvrir des trésors cachés dans le cadre d'un échange de programmes ouvert aux médias de service public.

Q : Pourquoi ce désir de redécouvrir les compositrices ?

Davide Grosso : D’une part, c'est dans l'air du temps. D'autre part, il se trouve que nous déménageons nos archives. À cette occasion, j'ai retrouvé l'annonce d'une conférence que j'ai donnée au CIM en 1996 sur le thème de la création contemporaine féminine. Depuis lors, le thème est revenu sur le devant de la scène et le CIM s'est saisi de cette problématique, qui nous interpelle depuis longtemps déjà. Je pense que le moment est particulièrement propice pour agir.

Silja Fischer : En fait, j'étais présente lors du colloque de 1996. À l'époque le texte de Davide inaugurait une série de publications du tout nouveau Centre de documentation de la musique contemporaine à Paris, dérivé de la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique). Le thème figure donc sur nos écrans radars depuis quelque temps déjà. Comme toujours, les choses doivent suivre leur cours, et cette thématique a été reprise par d'autres instances du CIM. Vous avez sans doute entendu parler du projet Keychange. Par ailleurs, certaines radios ont pris des mesures progressistes pour promouvoir les œuvres des compositrices. 

Q : Expliquez-nous le déroulement du projet.

Davide Grosso : Nous avons demandé aux radios participantes de soumettre une œuvre composée par une femme depuis les débuts de la Tribune internationale des compositeurs, il y a 66 ans, œuvre qu'ils auraient pu présenter à la Tribune mais qui n'a pas été retenue pour une raison ou une autre. L'œuvre peut donc remonter à plusieurs décennies ou dater de l'an dernier. Aujourd'hui, nous observons une augmentation du nombre d'œuvres de compositrices présentées à la Tribune. L'une de ces artistes, la Polonaise Agata Zubel, est devenue célèbre depuis lors. Nous aimerions penser que la Tribune des compositeurs y a contribué, car la principale raison d'être de ce forum est de promouvoir les nouveaux compositeurs et nouvelles compositrices par le biais des organismes de radiodiffusion. En même temps, beaucoup de compositrices se sont présentées ces dix dernières années, et même si elles n'ont pas été sélectionnées, elles ont été recommandées. Il faut relever que la Tribune désigne deux lauréat.e.s, l'un dans la catégorie générale et l'autre dans la catégorie des moins de 30 ans. Elle dresse également une liste de ce qu'il est convenu d'appeler les œuvres recommandées. Toute radio qui participe à la Tribune s'engage à diffuser les œuvres des deux lauréat.e.s, ainsi que la liste complète des œuvres recommandées, dans l'année qui suit la remise des prix. 

Il y a quelques années, une jeune compositrice estonienne, Maria Korvits, a été lauréate et a également remporté une commande conjointe de la Tribune et de la Radio suédoise. Il s'agit donc d'une tendance désormais affirmée. Certaines radios ont d'ailleurs fait le choix de ne présenter que de jeunes compositrices. Ce fut le cas tout récemment de la Serbie et de la Russie. J'ajouterai que depuis que certaines radios ont adopté cette nouvelle approche, nous avons décidé dans le cadre de notre nouveau projet de leur fournir une sorte de playlist, ce que nous appelons une « mixtape ». Plusieurs radios nous ont dit qu'elles aimeraient programmer plus souvent des œuvres de compositrices mais qu’elles n'en connaissent pas, ou si on leur cite des noms, les enregistrements restent introuvables. Si malgré tout elles parviennent à obtenir les fichiers, des problèmes surgissent au niveau des droits d'auteur. Pour toutes ces raisons, la liste que nous avons dressée ne comporte donc que des œuvres de qualité, déjà certifiées par les radios participantes, et parmi lesquelles les médias peuvent faire leur choix. En fin de compte, les compositrices ne sont pas les seules à bénéficier de notre démarche car celle-ci profite également aux auditeurs et auditrices.

Q : Il ne s'agit donc pas seulement d'initier le public mélomane aux œuvres de jeunes compositrices, mais aussi de redécouvrir les musiciennes du 20e siècle qui n'ont peut-être jamais obtenu la reconnaissance qu'elles méritent.

Davide Grosso : Exactement. 

Silja Fischer : Je dirais même que c'est précisément de cela qu'il s'agit. Donner accès à ces œuvres, c'est peut-être une expression un peu galvaudée ; il s'agit en fait d'accorder une seconde chance à des œuvres écrites par des compositrices qui n'ont pas été intégrées jusqu'ici, pour diverses raisons, dans les grilles de programmes des radios. Il ne s'agit pas pour nous de porter un jugement sur ces raisons. Nous voulons néanmoins donner l'occasion au public d'entendre ces œuvres. Le titre de notre projet le dit bien : nous sommes convaincus d'être sur la piste de trésors cachés. Il s'agit également d'inciter les radios participantes à consulter leurs archives pour y découvrir de bonnes surprises. D'autres œuvres de compositrices seront ainsi mises au jour, alors qu'elles avaient passé totalement inaperçues jusque-là. 

Q : Vous avez eu le courage de lancer un projet très ambitieux en ces temps quelque peu troublés par la crise sanitaire et économique que nous traversons. Votre initiative ne risque-t-elle pas de passer inaperçue dans ces circonstances ?

Davide Grosso : À notre avis, ce risque n'existe pas, car les radios participantes habituelles sont toujours prêtes à partager entre elles les œuvres musicales qu'elles diffusent. Dans le contexte de la pandémie, de nombreuses manifestations se tiennent en ligne et doivent donc se réinventer. Nous nous sommes demandé si nous ne devrions pas en faire de même pour la Tribune internationale des compositeurs. Nous n’avons cependant retenu cette solution, car la raison d'être du forum est de rassembler en face à face les professionnel.le.s du secteur dans le but d'une écoute en commun. On ne peut pas recréer cela virtuellement. Nous avons donc décidé d'entreprendre quelque chose de complètement différent, mais qui soit tout de même en accord avec les valeurs de la Tribune des compositeurs, fondée sur les cinq droits musicaux. Un grand nombre de radios ont déjà manifesté leur intérêt pour notre projet. La date limite de soumission des œuvres est fixée au 13 novembre, l'événement en ligne étant prévu pour le 1er décembre. 

Silja Fischer : Je pense que le seul risque que nous ne pouvons gérer est lié à la qualité des enregistrements d'archives et à la facilité d'accès de nos participant.e.s à ces mêmes archives pour y chercher des trésors cachés. En fait, ils.elles pourraient rencontrer aujourd'hui moins de difficultés qu'en avril ou mai dernier, puisque nous avons pris l'habitude d'utiliser davantage de matériel d'archives en cette période de confinement.

Q : Pensez-vous avoir des enregistrements d'œuvres qui ont été effectivement présentées, mais non sélectionnées à l'époque ?

Davide Grosso : Je n'en suis pas certain, parce qu'il est presque impossible de faire des recherches à ce sujet dans les archives de la Tribune des compositeurs. Au cours des dix dernières années, par exemple, cinquante à soixante œuvres ont été présentées chaque année, dont dix ont atteint le stade de la sélection finale. Au total, cela représente quelque 35 000 œuvres depuis la création de la Tribune. L'une des règles que nous avons suivies dans notre choix, c'est de ne pas retenir les compositrices sélectionnées ou recommandées suite à leur présentation. Cependant il est probable qu'elles n'ont même pas été présentées, car nos statistiques montrent que pendant les 20 premières années d'existence de la Tribune, il n'est fait mention d'aucune compositrice. Ensuite, et  jusqu'en 1990, il n'y en a eu que quatre.

Silja Fischer : Davide a évoqué nos cinq droits musicaux. Le quatrième d'entre eux est le droit pour tous les musiciens et toutes les musiciennes de communiquer par le biais de l'ensemble des médias et de disposer pour ce faire d'installations et qu'équipements appropriés. C'est là encore un autre aspect de notre activité : promouvoir les cinq droits musicaux, qui constituent le fondement de nos valeurs et que nous devons bien entendu nous-mêmes respecter.

Q : Au-delà de l'échange entre radios participantes de ces trésors cachés, j'ai cru comprendre que les œuvres retenues seront accessibles au grand public par streaming pendant une semaine. Comment cela fonctionnera-t-il ?

Davide Grosso : Cela a débuté à la Tribune en 2015 dans le cadre d'un projet plus vaste appelé Tribune Plus, cofinancé par l'Union européenne, dont la Tribune était l'activité principale mais qui a élargi son champ d'action. L'une des autres activités, « Écoutez, votez et gagnez », visait à familiariser le public avec ces œuvres musicales grâce au streaming en ligne. Nous avons mis toutes les œuvres en ligne pendant une semaine et demandé aux auditeurs et auditrices de voter pour leur œuvre préférée, en leur offrant un prix par tirage au sort. C'est modeste, certes, mais le public n’est pas souvent à l'affût de l'offre de musique contemporaine. La promotion des compositeurs et compositrices, voilà précisément l'une des missions de la Tribune internationale et du Conseil international de la musique en général. En l'espèce, promouvoir la musique contemporaine nécessite d’asseoir notre présence sur Facebook et d’attirer le public en offrant de gagner un prix. Nous apportons au public des œuvres qui ne se trouvent pas sur YouTube, Spotify ou Deezer, parce que généralement les compositions présentées à la Tribune viennent seulement d'être enregistrées et ne sont donc pas disponibles sur les plateformes de streaming. Nous proposons donc gratuitement ces œuvres au public pendant une semaine. En plus, les auditeurs et auditrices peuvent gagner un prix. C'est une façon d'inviter les mélomanes à découvrir un nouveau répertoire. La même démarche nous guide dans la découverte des Trésors cachés.

Q : Comment porterez-vous tout cela à l'attention du grand public ?

Davide Grosso : Nous en ferons la promotion sur les médias sociaux, Facebook, Instagram, Twitter, et nous passerons par nos 120 membres dans le monde entier. Beaucoup d'entre eux, comme l'UER, sont des réseaux regroupant un grand nombre de médias. N'oublions pas que nos radios participantes nous apportent aussi leur assistance. Les 35 radios publiques avec lesquelles nous collaborons habituellement représentent une audience potentielle de plusieurs millions d'auditeurs et auditrices, de l'Argentine à l'Australie et de la Chine à l'Europe et au-delà.

Q : Ne travaillez-vous qu'avec des radios publiques ?

Davide Grosso : 90 % des radios participantes sont des organismes publics, mais nous avons aussi quelques stations privées ainsi que des radios universitaires là où les radios nationales n'ont pas exprimé d'intérêt ou ne programment pas de musique contemporaine. En Europe, nous avons tendance à penser que toutes les radios publiques diffusent de la musique contemporaine, mais c'est malheureusement de moins en moins souvent le cas.

Silja Fischer : Les radios universitaires jouissent d'un statut spécial en Amérique latine en particulier, historiquement parlant. Au contraire des radios nationales, elles ont tendance à inscrire beaucoup plus d'œuvres de musique contemporaine dans leurs grilles de programmes.

Q : Votre projet fera-t-il l'objet d'une offre à l'UER sous le label « Sélection des Membres », à l'instar de la Tribune internationale des compositeurs ?

Silja Fischer : Oui, lorsque nos radios participantes soumettent une œuvre, nous demandons toujours qu'elle soit disponible pour diffusion au moins une fois par les stations participantes, et cela passe effectivement par l'UER.

Davide Grosso : En effet, l'UER a toujours été un partenaire technique de la Tribune. Nous passons donc par le serveur de l'UER et communiquons avec les Membres de l’Union. Je pense qu'en ce domaine, nous parlons tous la même langue.

Silja Fischer : Je voulais ajouter que le CIM participe actuellement à un projet intitulé SHIFT (Shared Initiatives for Training), qui vise à former de nouveaux responsables de réseaux culturels dans le contexte des Objectifs du développement durable des Nations Unies (ODD). Nous avons décidé d'inscrire notre action sous trois de ces Objectifs : l'égalité hommes-femmes, la protection du climat et l'inclusion en vue de réduire les inégalités. Il s'agit de sensibiliser les institutions culturelles aux ODD et les inciter à trouver les moyens de contribuer à leur réalisation, ce qui n'est pas nécessairement évident aux yeux des responsables. En réalité, le rôle du domaine culturel en tant que moteur et catalyseur du développement est de mieux en mieux reconnu. Nous sommes déterminé.e.s à en faire la démonstration, notamment par le biais de notre projet.

Contacts

Richard Cole
Traducteur principal et éditeur musical
+41 22 717 2693
cole@ebu.ch