BLOG publié le 03 mai 2019 • Département / Unité Relations aux Membres et CommunicationInitiative ou Politique Liberté et pluralisme des médias

La liberté d’expression n’est pas un acquis

Dans un article paru dans le quotidien suédois Dagens Nyheter, Cilla Benkö, la Directrice générale de Sveriges Radio et membre du Conseil exécutif de l’UER, livre ses réflexions sur l’importance que revêt la protection de la liberté d’expression, à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse.

S’il existe en Suède une longue tradition de liberté d’expression et de liberté de la presse, ces droits ne sauraient jamais être tenus pour acquis. À une époque où les journalistes sont menacés au point de s’autocensurer et où les États contrôlent la liberté des médias, nous avons une grande responsabilité, celle de défendre inlassablement la liberté d’expression, jour après jour.

Qu’advient-il d’une société dont les voix se taisent ? Cette question nous concerne tous.

Le nombre de menaces et de propos haineux à l’égard de journalistes a considérablement augmenté ces dernières années. Chez Sveriges Radio, nous recevons au moins dix messages de menaces ou de haine chaque jour par courriel, par téléphone ou sur les réseaux sociaux. Si les menaces et la haine sont, à l’évidence, extrêmement déplaisants pour leur destinataire, elles sont aussi graves pour la démocratie. L’expérience nous a montré qu’elles peuvent conduire les journalistes à éviter de couvrir certains sujets ou certains domaines. Tous les journalistes ne le font pas et, s’ils le font, ce n’est pas toujours consciemment. Mais cela arrive et c’est un phénomène très grave. Dans la pratique, cela signifie que nous sommes tous privés d’un journalisme d’investigation approfondi et d’une couverture impartiale qui permettrait pourtant de faire la lumière sur les injustices et les réalités dérangeantes de la société.

Selon le Classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, qui évalue chaque année la situation de la liberté de la presse dans le monde, un nouveau climat de peur s’est installé. Ce classement, publié le 18 avril dernier, montre tout particulièrement que l’hostilité, la violence et la haine à l’encontre des journalistes, relayées par des dirigeants politiques, ont conduit à une hausse générale de l’autocensure parmi les journalistes et les médias. Il s’agit là d’une évolution très inquiétante. Lorsque des élus commencent à discréditer des journalistes, ils autorisent les autres à en faire autant.

La liberté d’expression et la liberté de la presse font l’objet d’énormes pressions. Dans le monde entier, en Europe et en Suède. Sur toute la planète, nous constatons que la liste des pays où il devient impossible pour les journalistes de travailler ne fait que s’allonger. Ce sont des pays où les valeurs démocratiques fondamentales telles que la liberté d’expression et la liberté de la presse ne sont pas garanties, et où les journalistes et chroniqueurs qui tentent tout simplement d’exercer leur profession sont emprisonnés, harcelés et tués.

Selon l’UNESCO, 99 journalistes ont été tués l’année dernière dans le monde. Un chiffre qui fait froid dans le dos. Lorsque les journalistes se taisent, le manque de contexte et de points de vue laisse le champ libre à la propagande. Les seuls gagnants sont ceux qui veulent imposer leur vision du monde et considèrent donc les journalistes comme une menace qu’il faut réduire au silence.

Même en Europe, la liberté d’expression est menacée. Daphne Caruana Galizia, qui avait dévoilé de nombreuses pratiques illicites de dirigeants politiques maltais, a été tuée dans l’explosion de sa voiture en 2017. Viktoria Marinova, qui avait révélé plusieurs cas de corruption et de détournement de fonds européens, a été brutalement assassinée en Bulgarie en 2018. La même année, le journaliste slovaque Ján Kuciak, qui avait enquêté sur la corruption liée à la mafia italienne, a été retrouvé mort avec sa compagne à leur domicile de Bratislava.

En avril, le Premier ministre suédois Stefan Löfvén a prononcé un discours devant le Parlement européen, soulignant l’importance de médias forts et indépendants, au même titre qu’un système judiciaire lui aussi fort et indépendant. Il a vivement encouragé les États membres à se souvenir des valeurs communes fondamentales sur lesquelles l’Union européenne s’est construite : « ...l’U.E. ne peut porter haut et fort la voix de la démocratie dans le monde que si nous tous, les États membres, défendons les principes de la démocratie chez nous ».

C’est une bonne chose que le gouvernement suédois s’attaque sérieusement au problème et s’en ouvre à l’Europe, où nous constatons que des gouvernements de plus en plus autoritaires en Pologne et en Hongrie veulent voir les médias aux ordres du pouvoir : des lois limitant la liberté des médias ont été adoptées, des articles ont été censurés, des responsables de médias et des journalistes ont été renvoyés et remplacés, et des journaux ont été rachetés et fermés.

Plus près de la Suède, nous observons aussi une évolution inquiétante. Au Danemark, un accord politique a entraîné une baisse de 20 % du budget de DR, le radiodiffuseur de service public, dont la mission a été limitée et encadrée. DR a des « racines chrétiennes » et doit « diffuser la culture danoise et les valeurs culturelles danoises ». Des évolutions qui ont pourtant été saluées par Paul Keenan, Directeur général pour l’Europe du radiodiffuseur commercial Bauer, à la conférence internationale Radiodays organisée en Suisse. Une position surprenante et décevante, de mon point de vue.

En tant que dirigeants de médias, nous devons unir nos efforts pour défendre notre mission, sur laquelle nous devons de surcroît veiller, que nous appartenions au service public ou au secteur privé. Attaquer les radiodiffuseurs de service public n’est qu’une première étape pour les dirigeants politiques qui veulent contrôler les médias. La deuxième étape ciblera les radiodiffuseurs privés. Nous devons donc tous nous serrer les coudes. Sinon, que se passera-t-il ? Très concrètement, les voix seront moins fortes, les points de vue seront moins nombreux et le journalisme critique, d’investigation et indépendant sera plus faible. Cette évolution n’est dans l’intérêt de personne.

Que peut-on donc faire pour améliorer la situation en matière de liberté d’expression ? Sur le plan mondial, il est important que les hommes et femmes au pouvoir rappellent que la liberté des médias et la liberté d’expression sont indispensables au fonctionnement de la démocratie. Ils ne doivent pas avoir peur d’aborder des sujets sensibles lors des visites de haut niveau qu’ils peuvent être amenés à effectuer. Reporters sans frontières a proposé que l’U.E. nomme un commissaire spécial chargé de la liberté de la presse et du journalisme indépendant. C’est une bonne suggestion.

En Suède, une proposition pour renforcer la protection des journalistes menacés est en cours d’élaboration par la Commission permanente sur la Constitution (Konstitutionsutskottet). C’est une autre bonne nouvelle.

En tant que Directrice générale de Sveriges Radio, j’ai choisi d’investir des moyens importants dans la sécurité. La quasi-totalité de notre personnel travaillant dans le domaine de l’information a reçu une formation à la sécurité. Nous déclarons à la police toutes les menaces reçues et nous encourageons nos collaborateurs à déposer plainte contre les actes de harcèlement, tels que les discours de haine répétés. C’est important, ne serait-ce que pour montrer que nous ne cédons pas aux menaces et au harcèlement. Un autre élément important est la législation. Les autorités ont besoin de nouveaux outils pour pouvoir agir avec fermeté et poursuivre les personnes qui menacent les journalistes. Nous devons sauvegarder la liberté d’expression en tout temps et en toute circonstance. C’est ainsi que nous sauvegarderons aussi la démocratie.

Ecrit par

Cilla Benkö (Chair of the Personnel Committee)
Directrice générale (SR/Suède)