BLOG publié le 01 nov. 2019 • Département / Unité Relations aux Membres et CommunicationInitiative ou Politique Liberté et pluralisme des médias

Cilla Benkö, Directrice générale de la Radio suédoise, demande que les crimes contre les journalistes soient plus sévèrement punis

Photo: Mattias Ahlm/Radio suédoise

La Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes, le 2 novembre, entend attirer l’attention de l’opinion publique sur les crimes commis contre des journalistes dans le monde entier. Cette journée, au nom un peu compliqué, a également vocation à dénoncer la gravité de la situation : dans de nombreuses régions du monde, les journalistes sont menacés, harcelés, voire tués, et ces crimes restent bien souvent impunis. Ce phénomène absolument inacceptable a non seulement des conséquences tragiques pour les proches et les collègues des victimes, mais aussi des répercussions sur nous tous, qui souhaitons vivre dans une société ouverte et démocratique.

L’année dernière, l’Unesco a lancé un site web (« Observatory of Killed Journalists »), qui répertorie les noms des journalistes tués depuis 1993. À l’heure où ces lignes sont écrites, ces victimes sont au nombre de 1 360. Rien que pour 2019, 43 journalistes ont été tués dans le monde. Chacun de ces chiffres effroyables, de 1 à 1 360, est synonyme d’une vie supprimée, d’une voix réduite au silence et d’une mission journalistique interrompue, au Mexique, en Afghanistan, aux Philippines, en Ukraine ou au Honduras. La liste est longue et le nombre de cas non signalés est également important.

Même si l’assassinat de collègues ne fait pas partie du quotidien des journalistes en Suède, pays possédant une longue et forte tradition de liberté de la presse et de liberté d’expression, nous constatons une hausse des propos haineux et des menaces à l’encontre des journalistes. Ainsi donc, selon une enquête menée au printemps dernier par l’Université de Göteborg, 30 % des journalistes suédois qui y ont répondu avaient fait l’objet de menaces au cours des douze mois précédents. Autre tendance observée parallèlement, ces dernières années, des journalistes ont pris contact avec les services de sécurité de leur organisme, lorsqu’ils étaient menacés plus qu’à l’ordinaire, au lieu de déposer plainte auprès de la police.

Cet automne, le responsable d’un établissement d’enseignement de la ville suédoise de Växjö a été condamné pour avoir menacé un journaliste de la Radio suédoise, venu interroger des étudiants mécontents. Cette personne a poussé le journaliste dans un coin et a tenté de lui arracher ses notes et son matériel d’enregistrement, qui contenait des documents de source protégée.

Le journaliste était là pour faire son métier et notamment pour écouter les étudiants, qui se trouvaient également dans une situation de dépendance à l’égard de l’établissement. La Radio suédoise a évidemment déclaré les faits à la police, comme nous encourageons toujours nos collaborateurs à le faire. Le procureur a décidé d’engager des poursuites, montrant ainsi que l’affaire était prise très au sérieux. En septembre, le responsable de l’établissement a été condamné pour comportement arbitraire à une peine avec sursis assortie de plusieurs jours-amende, équivalant à six mois d’emprisonnement.

Il s’agit là d’un message fort qui montre qu’il y a des limites à ce que la société peut tolérer, à une époque où la polarisation s’intensifie, où les journalistes sont signalés comme des ennemis et où les valeurs démocratiques sont en jeu. Mais les limites doivent être tracées plus explicitement et le message doit être plus clair, car il y a urgence.

Selon la législation qui est actuellement en vigueur en Suède, les mêmes peines doivent s’appliquer aux menaces contre un particulier et aux menaces contre un journaliste. Dans les deux cas, il s’agit de délits graves et inacceptables. Mais les menaces à l’égard d’un journaliste ont des conséquences beaucoup plus importantes. Elles ont en effet des répercussions sur les fondements de la démocratie, la volonté d’interroger et d’enquêter, et en fin de compte, sur notre société ouverte. L’enquête menée par l’Université de Göteborg, ainsi que ma propre expérience à la Radio suédoise, montrent que les journalistes, consciemment ou inconsciemment, sont moins enclins à couvrir certains sujets ou à aborder certains domaines, afin d’éviter de s’exposer, eux et leurs familles, à la haine et aux menaces. C’est pourquoi la question de la sécurité et de la sûreté des journalistes est extrêmement importante et urgente. Une société qui se tait est une société plus pauvre et moins démocratique pour nous tous.

Dans sa déclaration de politique générale, prononcée le 10 septembre 2019, Stefan Löfven, Premier ministre suédois, a expressément indiqué que les journalistes devaient être mieux protégés par le droit pénal contre les menaces et les discours de haine, afin de pouvoir exercer leur rôle vital pour la démocratie. C’est un signe d’espoir. Mais il est important de continuer à porter cette question auprès du gouvernement, en lui demandant d’agir le plus rapidement possible.

Représentante d’un organisme de médias et, en définitive, responsable des journalistes qui font chaque jour leur travail en dépit de fortes pressions et de menaces verbales et physiques, j’estime que je dois faire tout mon possible pour obtenir l’adoption d’une législation qui renforce leur protection. Les plans d’action et les beaux discours ne suffisent pas.

Dans un État de droit, les menaces, les propos haineux, le harcèlement et la violence à l’encontre des journalistes doivent être poursuivis et condamnés. Et cela s’applique à la Suède comme au reste du monde.

Paru dans le quotidien suédois Dagens Nyheter.

 

 

Ecrit par

Cilla Benkö (Chair of the Personnel Committee)
Directrice générale (SR/Suède)