Discours d’ouverture de Noel Curran à la conférence News Xchange 2023
19 juin 2023
Noel Curran, directeur général de l’UER, accueille les délégué.e.s à News Xchange 2023, à Dublin :
Bonjour à toutes et à tous. C’est un privilège de vous accueillir aujourd’hui et d’ouvrir cette conférence si importante pour notre industrie, qui est aussi un événement crucial pour l’UER. Je souhaite remercier toutes les personnes ayant contribué à son organisation, en particulier nos partenaires de C21.
Le programme de notre conférence présente un formidable éventail d’intervenant.e.s Des personnes qui créent les informations dans tous les sens du terme en mettant l’accent sur les sujets importants auxquels nous devons accorder toute notre attention.
Je suis d’autant plus heureux d’être ici que je suis dans mon pays natal.
Je suis né à quelques kilomètres de la frontière nord-irlandaise, au plus fort du conflit nord-irlandais. Avec ma famille, nous dévorions les nouvelles, sur la RTÉ, la BBC et ITN. C’était un rituel quotidien. Tous les jours, nous consultions les médias d’information nationaux et internationaux pour élargir notre point de vue sur ce qui était en train de se passer tout près de chez nous.
Nous avions une relation avec ces organes de presse, parce que nous avions l’impression qu’ils s’adressaient directement à nous — et que nous pouvions leur faire confiance.
C’est ça, l’impact d’une information de qualité et correctement financée. Des sujets réalisée avec un professionnalisme reposant sur un système de valeurs.
Cette expérience ne m’a jamais quitté. C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis devenu journaliste, chemin qu’a également emprunté mon frère cadet par la suite. J’ai commencé dans un média commercial, ensuite j’ai travaillé à la RTÉ comme reporter, rédacteur, producteur de télévision et, plus tard, directeur général.
Je suis à présent directeur général de l’UER depuis six ans. Mon expérience dans le service public et dans un média commercial m’a amené à voir les bons et les mauvais côtés des deux secteurs, ainsi que les combats communs auxquels nous sommes toutes et tous confrontés. C’est de cela que je veux vous parler aujourd’hui.
Ce qui nous rassemble, c’est le fait que les défis pesant sur l’info se multiplient et que la route qui nous attend est semée d’embûches.
Le passage de l’imprimé au numérique s’est révélé être une réussite pour certain.e.s, mais pour la plupart, le chantier n’est pas encore achevé.
Le numérique nous offre un plus grand choix — c’est absolument vrai et il faut s’en réjouir —, mais il nous soumet également à une dépendance croissante vis-à-vis de sélections éditoriales réalisées par des algorithmes.
Le besoin accru d’immédiateté réduit le temps disponible pour la rigueur.
Notre monde plus polarisé a donné naissance à un journalisme plus polarisé, à l’ingérence plus directe des gouvernements, à l’augmentation des menaces contre notre journalisme et à d’horribles agressions personnelles contre nos reporters.
Les plateformes des géants de la tech sont devenues pour nous un piège. Elles nous tentent par la possibilité d’accéder à un public plus large, font miroiter un accès facilité aux jeunes audiences, nous deviennent indispensables, mais le piège est toujours susceptible de se refermer sur notre modèle de fonctionnement, dès qu’elles empruntent un chemin différent. Voyez l’expérience Facebook.
La semaine dernière, le rapport de l’Institute Digital News de Reuters a suscité une certaine controverse. C’est un tout autre débat, mais je pense que celles et ceux parmi nous qui s’intéressent véritablement à l’information ne peuvent que s’inquiéter des tendances démographiques qu’il met en lumière, et que nous avions déjà constatées.
J’ai deux filles, de treize et onze ans. L’aînée est passionnée d’écriture et de littérature et s’intéresse à ce qu’il se passe dans le monde. Un intérêt militant, comme tant de jeunes de cette merveilleuse génération, plutôt qu’un intérêt d’observateur, mais un intérêt sincère. J’espère que le moment où elles devront réfléchir à ce qu’elles feront du reste de leur vie est encore très loin, mais je me demande si je les encouragerais, si elles venaient à manifester de l’intérêt pour le métier de journaliste. Je leur apporterais tout mon soutien, évidemment, mais est-ce que je les encouragerais ? Je ne sais pas, c’est ça la vérité.
Et cette réponse vient de quelqu’un qui consulte jusqu’à dix sites d’information en ligne par jour, qui aime toujours la sensation que procure la lecture d’un journal papier dans un café calme, et qui n’a jamais aucunement regretté d’avoir embrassé une carrière de reporter.
Pourtant, toute cette incertitude et les nombreux défis que je viens d’énumérer s’inscrivent dans le sillage d’une crise du Covid-19 qui a duré 3 ans, et d’une guerre durant laquelle l’importance de l’info, sa pertinence, le lien qu’elle permet d’établir avec le public et son indéniable bien-fondé ont été plus évidents qu’ils ne l’avaient été depuis longtemps.
C’est pour cela que cette conférence est aussi importante. Nous devons alimenter, développer et transformer cette chose que nous aimons. Nous devons nous réjouir de voir la prochaine génération s’en emparer, la transformer et l’améliorer.
Et, point important pour toutes les personnes présentes ici aujourd’hui, nous devons partager nos expériences, nos connaissances et nos analyses, et apprendre les un.e.s des autres. Nous devons coopérer et trouver un terrain d’entente.
Le thème de cette conférence — « Les lignes de front de l’information » — n’aurait pas pu être mieux choisi, pas seulement à cause de la guerre qui frappe l’Europe, mais aussi parce que nous sommes toutes et tous actifs sur tant de fronts : éthique, technologique, éditorial, commercial.
Ces deux prochains jours, nous allons nous plonger dans ces défis.
Mais concrètement, nous allons examiner ce que nous pouvons réellement faire ensemble pour les relever. Parfois, notre première défense devrait être d’attaquer, de nous exprimer haut et fort. Supprimer la pression pesant sur notre indépendance et notre journalisme. Nous pouvons et nous devons exposer ensemble, publiquement, les cas d’ingérence d’un gouvernement, les tentatives de fermeture ou de musellement d’organes d’information, ainsi que les menaces verbales et physiques effroyables contre nos reporters.
Il y a peu, l’UER a uni sa voix à celle d’organisations publiques et commerciales exigeant de la Russie qu’elle mette un terme à la détention illégale d’Evan Gershkovich, reporter au Wall Street Journal. Evan est toujours détenu dans une prison de Moscou, et aucune date de procès ou de libération n’est fixée. C’est inacceptable et nous ne pouvons oublier Evan et les autres journalistes, innombrables, qui subissent le même sort que lui.
Ce sont là des cas extrêmes. Il y a aussi les cas de harcèlement quotidien des rédactions, en Europe, directement par des gouvernements ou parfois par leurs représentant.e.s. C’est un phénomène qui grandit et que nous constatons parmi nos Membres, surtout, mais pas exclusivement, en Europe de l’Est. Aujourd’hui les médias de service public, demain les médias privés. C’est une menace commune, car lorsqu’un gouvernement a appris à user d’autoritarisme, il en devient dépendant et plus personne n’est vraiment en sécurité. C’est pourquoi je souhaite que tous ensemble nous nous exprimions d’une voix puissante sur ces questions.
Mais, plus important que nos paroles, il y a nos actes. En tant que communauté des professionnel.le.s de l’information, nous devons aussi continuer à prendre des risques. Étant assez privilégié pour avoir travaillé dans ce domaine, je sais que le reportage d’investigation est l’un des types de journalisme parmi les plus difficiles, les plus féconds, les plus gratifiants, mais aussi les plus dangereux. Ces dernières années, les pratiques dans ce domaine ont connu de profondes transformations. Nous sommes passés d’un « vieux modèle » basé sur une rédaction unique, à un « nouveau modèle » à rédactions (et pays) multiples partageant des informations pour mettre en lumière les grands sujets de l’heure, ayant une résonance mondiale.
L’UER veut faire partie de cette transformation. C’est pourquoi nous avons lancé notre réseau de journalisme d’investigation, qui met à la disposition de ses membres des sources, des ressources et des analyses. Des journalistes de toute l’Europe, dont beaucoup sont issu.e.s de nos Membres, y contribuent.
C’est ainsi qu’il y a quelques mois, ce réseau a réalisé une enquête approfondie et très ambitieuse sur le transfert forcé, en Russie, de centaines d’enfants depuis l’Ukraine occupée. Ce sujet a été diffusé non seulement par nos Membres, mais aussi par d’autres médias internationaux, et depuis, le Tribunal pénal international a lancé un mandat d’arrêt contre le président Poutine pour crimes de guerre. Cela démontre combien le pouvoir de notre collaboration est réel.
Mais nous savons aussi qu’individuellement, nos Membres travaillent également avec des groupes de diffuseurs et de presse commerciaux, avec lesquels ils collaborent sur des enquêtes importantes d’envergure internationale. Les évolutions technologiques récentes ouvrent de nouvelles possibilités d’investigation pour notre journalisme et nous devons saisir cette opportunité.
Un autre thème, inévitable, sera abordé durant la conférence : l’IA. Nous mesurons de plus en plus, et rapidement, les menaces qu’elle fait peser sur notre industrie et, plus largement, sur notre monde. Mais je suis fermement convaincu que nous devons malgré tout l’adopter. L’IA n’est pas une nouveauté, elle est là, elle va grandir et s’intégrer plus intimement à nos vies, quoi que nous en pensions.
Donc en tant que communauté, nous devons y souscrire sans réserve, mais de façon régulée. Embrasser les changements et les améliorations technologiques qu’elle apporte, mais sans pour autant négliger la transparence, les responsabilités et les normes éthiques.
Il me semble que ce domaine est l’un des plus importants dans lesquels nous pouvons travailler ensemble dans les mois et années à venir. Ce n’est que maintenant que sont véritablement formulées des approches réglementaires à Bruxelles, avec la législation sur l’IA, ou ailleurs, avec d’autres initiatives d’organes de régulation qui se retrouvent aux prises avec l’évolution rapide de cette technologie. En tant qu’industrie, il nous revient de façonner la législation.
Mais même ces initiatives ne font qu’effleurer la surface de ce qui, je pense, finira par être adopté. C’est une occasion pour nous. C’est aussi une occasion où, selon moi, le public et le privé peuvent faire beaucoup ensemble.
En tant que professionnel.e.s de l’info, nous devons continuer à innover et à partager nos innovations. Notre secteur est à la pointe de l’innovation technologique et éditoriale, mais nous savons que cela nécessite des efforts de développement et des investissements constants et, oui, des collaborations.
À l’UER, c’est avec le soutien d’un grand nombre d’entre vous, dans cette salle, que nous avons élaboré deux outils novateurs : la plateforme « Vu d’Europe », qui met à la disposition du public des sujets venant de plusieurs pays européens, dans leur langue, et l’interface NewsDeck, qui offre aux journalistes la possibilité de rechercher et d’utiliser des sujets en provenance d’une trentaine sources, également dans leur propre langue. Nous nous engageons à poursuivre ces avancées technologiques avec vous.
Mais le changement ne concerne pas seulement la technologie. Nos façons de raconter, de toucher nos publics doivent aussi évoluer. Nous savons déjà, ce que le rapport du Reuter Institute a confirmé, que les jeunes publics ont tendance à se détourner de nous.
Il va falloir revoir en profondeur notre approche de l’information pour cette génération, et pas uniquement dans le domaine de la distribution, mais aussi dans le choix de sujets, la présentation et le mode narratif adopté, sans négliger le recrutement des journalistes d’aujourd’hui et de demain. En Europe, nous avons la chance d’avoir des reporters professionnel.le.s formidablement expérimenté.e.s, qui portent un intérêt profond à leur métier.
Mais lors de mes visites mensuelles aux rédactions européennes, je constate partout la même chose : ce sont les mêmes profils d’origine, de race et d’âge. L’UER doit être honnête. Nous devons nous observer et nous demander si notre personnel est suffisamment diversifié non seulement pour nourrir notre expérience, mais aussi pour attirer une génération qui est en train de grandir en sachant très peu de choses sur ce que nous faisons.
Les personnes comptent. ChatGPT et son prochain avatar vont faire partie de nos vies, mais nous aurons toujours besoin de journalistes. Surtout, nous devons les valoriser, les protéger et investir en eux. Leurs compétences analytiques, leur obstination à obtenir des informations, leur volonté, souvent, de mettre de côté leur sécurité personnelle, leur capacité à entrer en contact avec les personnes au centre de l’actualité brûlante : aucune de ces qualités ne peut être reproduite, ni par des amateur.rice.s, ni par des algorithmes, ni par une intelligence artificielle. Nous le constatons tous les jours dans nos reportages sur les lignes de front ukrainiennes.
Et la qualité et l’impact de cette couverture doivent nous donner de l’espoir pour l’avenir. J’aime à me dire, malgré mes mèches grises, que je ne suis pas si vieux. Mais j’ai commencé le journalisme sur une machine à écrire. La dernière du bureau, certes, mais une machine à écrire.
Quel chemin parcouru ! Depuis plus de dix ans, on prophétise la crise imminente de l’info à cause du numérique, à cause des algorithmes, à cause de l’indifférence… la liste est longue. Et pourtant, nous sommes toujours là. Hier, combien de centaines, oui, centaines, de millions de personnes auront accédé à des news fournies par des organismes représentés dans cette salle ou à de cette conférence ? Combien de dizaines de milliers de personnes auront travaillé pour fournir ces informations ? Notre importance reste énorme. Elle est remise en question, et nous devons la redéfinir, mais elle est réelle. Nous sommes toujours une force avec laquelle il faut compter.
Ce qui nous définit, à l’UER, ce sont nos alliances. En plus de ses 112 Membres dans 56 pays, l’Eurovision News Exchange, dirigé par notre formidable Liz Corbin, réunit les rédactions des médias audiovisuels publics de plus de 50 pays. Les organismes qui participent à News Xchange et qui ne sont pas Membres de l’UER ont leurs propres alliances et mènent leurs propres opérations.
Nous voulons ouvrir davantage notre communauté à la vôtre dans des domaines où nous avons une nette capacité, ainsi que le besoin, de coopérer et de collaborer. Nous voulons trouver un terrain commun avec toutes les personnes qui croient à l’info et veulent que leur importance pour notre société ne fasse que croître. À l’UER, nous voulons nouer des alliances, car ce n’est que si — et seulement SI — nous restons uni.e.s que nous pourrons nous attaquer aux lignes de front de l’information.
News Xchange nous offre une occasion de lancer le mouvement, de constituer des réseaux et de partager, en plus de prendre du recul et de méditer sur des enjeux plus globaux. Nous sommes toutes et tous ici parce que nous croyons au journalisme d’information. Nous y consacrons notre carrière, alors assurons-lui une place de choix. Nous avons beaucoup de choses à nous dire.
Merci.