BLOG publié le 02 nov. 2022

Cilla Benkö : le combat pour la démocratie et la liberté d’expression est une lutte à la vie et à la mort

Dans un article paru pour la première fois dans Expressen, Cilla Benkö, directrice générale de la Radio suédoise et membre du Conseil exécutif de l’UER, souligne la nécessité d’instaurer des conditions propices à la liberté des médias et de donner les moyens aux journalistes de faire leur travail.

Il y a dix ans, l’UNESCO proclamait le 2 novembre « Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes ». Or, une nouvelle étude réalisée en Suède révèle que la confiance des journalistes dans le système judiciaire a sensiblement baissé au regard du cyber-harcèlement illicite, et qu’en Ukraine, les fondements mêmes de la démocratie sont visés. Situé.e.s en première ligne, les journalistes doivent être protégé.e.s.

Le 24 février, à 5 heures du matin, Mariya Frey, directrice des 24 stations régionales de Suspilne, le média ukrainien de service public, a reçu un appel téléphonique qu’elle redoutait. La Russie venait d’envahir l’Ukraine. Elle a tout juste eu le temps de faire monter ses filles dans la voiture et de quitter Kiev en direction de l’ouest. Elle emportait avec elle un sac contenant de l’argent et des documents d’identité, prêt depuis plusieurs années.

Préparé.e.s au pire, ses collègues ont pu rapidement organiser la couverture en direct de l’invasion russe, depuis plusieurs endroits en Ukraine. Et cette couverture interrompue se poursuit encore aujourd’hui.

Ce travail est extrêmement important. La guerre en Ukraine a eu un impact considérable sur la population. L’accès à des informations fiables est plus nécessaire que jamais. Mais le combat pour la démocratie et la liberté d’expression est littéralement une lutte à la vie et à la mort. Depuis le début de l’année, dix journalistes ont été tué.e.s en Ukraine, comme le montrent les chiffres de l’UNESCO. À l’échelle mondiale, ce sont 74 reporters qui ont perdu la vie en 2022, un nombre bien supérieur à celui de 2021, année durant laquelle 55 victimes ont été recensées. La guerre en Ukraine est l’une des raisons expliquant cette hausse, selon le nouveau rapport de l’UNESCO.

Dans les zones de conflit, les journalistes doivent être protégé.e.s au même titre que les civil.e.s. Mais depuis le début de cette invasion massive, les reporters sont souvent devenu.e.s des cibles et de grandes infrastructures de médias ont été frappées.

Depuis le début de la guerre, les médias indépendants en Russie ont été interdits et contraints de fermer leurs portes. Les correspondant.e.s étranger.ère.s se sont vu refuser un visa ou ont été expulsé.e.s. Les réseaux sociaux ont été bloqués et les médias contrôlés par l’État sont devenus des outils de la propagande du Kremlin.

Notre priorité, à toutes et tous, est de créer les conditions nécessaires à la liberté des médias et de permettre aux journalistes de continuer à informer le public. Concrètement, nous devons assurer l’accès aux outils de travail et aux équipements de protection dans des endroits comme l’Ukraine. Nous devons également lutter contre la violence et les menaces qui réduisent les journalistes au silence. Nous devons aussi veiller à ce que les infractions commises contre des journalistes fassent l’objet d’enquêtes, de poursuites et de sanctions.

Malheureusement, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Ces dix dernières années, un.e journaliste a été tué.e tous les quatre jours en moyenne et neuf meurtres de reporters sur dix n’ont pas été élucidés, selon l’UNESCO.

En Suède, une loi proposant de renforcer la protection juridique des journalistes devrait entrer en vigueur le 1er juillet 2023. Elle serait la bienvenue, si l’on en croit notamment un article scientifique non encore publié d’Oscar Björkenfeldt, doctorant en sociologie légale à l’université de Lund. Celui-ci révèle une baisse significative de la confiance des journalistes dans le système judiciaire, au regard du cyber-harcèlement illicite*. Plus de la moitié des 3 000 journalistes interrogé.e.s déclarent que leur confiance dans le système judiciaire est faible ou assez faible, se disant en outre préoccupé.e.s par le fait que le traitement de ces infractions ne soit pas prioritaire et que le système judiciaire manque d’expertise technique pour enquêter sur la cyber-délinquance. Plusieurs font remarquer que le cyber-harcèlement illicite est devenu la norme et s’est transformé en phénomène quotidien, en raison notamment de l’absence de réponse judiciaire. Or selon l’article de M. Björkenfeldt, cette situation a un impact négatif sur le journalisme et la liberté d’expression, car elle conduit les journalistes à choisir de ne pas couvrir certains sujets.

La police suédoise est de plus en plus performante dans ce domaine. C’est aujourd’hui au ministère public de rattraper le retard. Il est important de faire comprendre que la liberté d’expression est aussi remise en cause en Suède, malgré la portée et la fermeté des lois sur l’indépendance des médias et la liberté d’expression.

Mais un jour comme aujourd’hui, mes pensées vont d’abord à celles et ceux qui mettent leur vie et leur liberté en jeu pour informer depuis les différentes lignes de front de la démocratie dans le monde, au sein des manifestations en Iran ou de la guerre en Ukraine.

Je vous remercie pour le travail que vous accomplissez pour notre bien à toutes et tous.

Mes pensées vont également à tou.te.s les journalistes qui ont été réduit.e.s au silence : emprisonné.e.s, censuré.e.s et tué.e.s dans le monde.

Sachez que nous entendons votre silence.

Cilla Benkö, directrice générale de la Radio suédoise

*Cette étude fait partie du projet de recherche sur les menaces et la haine envers les journalistes, et leurs conséquences sur la liberté d’expression et la démocratie, mené par des chercheurs et des chercheuses des universités de Lund, de Halmstad et de Göteborg. Elle est basée sur une enquête réalisée entre fin 2020 et début 2021, adressée par courriel à quelque 10 000 membres de l’Union suédoise des journalistes. Les membres dont l’exercice du métier n’est pas exposé à un risque de vulnérabilité ont été invités à ne pas participer. Quelque 3 000 journalistes ont répondu à l’enquête.