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DISCOURS

Graham Dixon, directeur de la radio a l'UER, s'adresse aux participants de radio conference, Prato, Italie

11 juillet 2018
Graham Dixon, directeur de la radio a l'UER, s'adresse aux participants de radio conference, Prato, Italie

L'on me demande parfois si j'ai plaisir à exercer mes nouvelles fonctions auprès de l'UER, après de nombreuses années passées à la BBC. Je réponds oui, sans hésiter. J'apprécie beaucoup de pouvoir apporter mon soutien au travail de 73 Radios Membres de l'UER dans 56 pays. De plus, ces jours-ci, je ne peux que constater que notre travail, ainsi que le rôle de nos organismes Membres, sont plus importants que jamais. Pour fonctionner efficacement dans nos sociétés, chacun doit disposer de sources d'information de confiance, reflets du monde et du milieu dans lequel nous vivons. Les chaînes de radio diffusées par nos Membres figurent parmi les sources d'information les plus fiables qui soient.

Lors de mes premiers mois à l'UER, un ancien collègue plutôt désabusé, qui a depuis lors quitté la BBC, s'est dit surpris que j'aie accepté le poste que j'occupe à Genève. Selon lui, les jours de la radiodiffusion sont comptés et le monde entier s'informe désormais à l'échelon local et communautaire via les médias sociaux. A ses yeux, je vis sur une autre planète.Je ne me permettrai pas de citer son nom ni l'article dans lequel il a exprimé ces opinions. Je me demande cependant si trois ans plus tard, il est toujours du même avis. Vivons-nous l'utopie qu'il prédisait alors ? Certes les temps ont changé en trois ans à peine.

Bien sûr qu'en soulignant l'importance de la radio en tant que média, je peux donner l'impression de prêcher pour ma paroisse. Mais je soutiens que la radio continue à jouer un rôle primordial. Il s'agit là d'une conviction partagée sans doute par la plupart des participants présents aujourd'hui. Personne ne se passionne pour un sujet sans importance.

Je soutiens que nous avons fondamentalement besoin de la radio, d'une radio qui réponde aux attentes essentielles de nos concitoyens, et ceci en tant que service et non en tant que produit. Dans nos sociétés de plus en plus polarisées, c'est plus que jamais indispensable.Pendant que je préparais mon intervention, je me suis souvenu d'une image que je montre parfois rapidement en début de conférence pour mettre en évidence l'importance d'un sujet qui touche à la vie et au bien-être de chacun. Nous approfondirons la question un peu plus loin.

Cette image quelque peu provocatrice, j'ai voulu la montrer pour illustrer ce que pourrait être la radio en 2030. Que sera-t-elle alors : la playlist de Spotify, de la musique de supermarché ? Pour moi, cette image reflète l'essence même de la radio, ce qui la distingue justement des services de streaming, un média enraciné dans le présent, dans le local, dans la vie quotidienne de ses auditeurs. Je formule ici la question essentielle à mes yeux, celle que l'on doit se poser au sujet du service public de l'audiovisuel et des médias: comment nourrir les échanges, comment entretenir le débat contradictoire de manière efficace et constructive en l'absence d'informations fiables sur lesquelles fonder nos arguments ? Comment peut-on se rencontrer et échanger au sein de nos sociétés, à moins de disposer d'un espace partagé, d'expériences communes ? Ce n'est que sur le terrain de l'information, sur la base de faits et de connaissances reconnues de part et d'autre que le débat peut avoir lieu et que chacun peut exprimer son point de vue dans une conversation marquée par le respect et la maturité.

Et pourtant, en plaidant en faveur la radio, on ne peut pas faire l'économie de l'émotion : Il ne fait de doute pour personne que la radio enrichit nos vies, ouvre des fenêtres sur le monde, nous relie à nos concitoyens, nous avertit en cas de danger et même dans nos sociétés avancées, nous dira où nous approvisionner en eau potable en cas de catastrophe.Tel est le rôle de la radio. Mais au départ, qu'est-ce que nous a amenés, vous et moi, à nous passionner pour la radio ?

Mes fonctions à l'UER me mettent avant tout au service de nos Membres, de Reykjavik à Bakou, d'Helsinki au Caire et même bien au delà, puisque nous entretenons des relations avec nos Membres associés dans le monde entier, jusqu'en Australie. L'an dernier à la même époque, j'ai pris la parole lors de RadioDays Africa. A cette occasion, nous avons pu mettre encore mieux en évidence les arguments qui sont les nôtres au sujet de la radio en tant que média et son rôle vis-à-vis de la société, dans un contexte africain caractérisé par un secteur radiophonique local influent et un fort sentiment d'appartenance communautaire. Quand j'ai pu constater à quel point la radio joue un rôle vital en Afrique, cela m'a donné à réfléchir. C'est un média capable de parvenir jusqu'aux villages les plus reculés, parfois peu alphabétisés, en y apportant l'information de base dont la population a besoin au quotidien. Je me souviens d'une rencontre à la BBC avec le directeur général de la Radio-télévision de Gambie. Dans mon ignorance, je lui ai demandé si son organisme était un média de service public. Oui, m'a-t-il rétorqué, et nous rendons bien plus de services au public que vous, car nous indiquons à la population comment accéder à l'eau potable.

Des organismes caritatifs tels que Lifeline Energy ont d'ailleurs exploité le pouvoir extraordinaire du média radiophonique en fabriquant et distribuant des lecteurs de médias et des postes des radio à énergie solaire ou à manivelle destinés à l'écoute en classe et dans les villages, soulignant ainsi le rôle essentiel du média dans le contexte africain. Leur travail même, ainsi que leurs réponses à la question de l'importance de la radio, revêtent à mes yeux une pertinence encore plus grande, même dans un environnement technologique en mutation.

La radio a une portée énorme, la radio est démocratique, la radio est fiable, la radio sauve des vies, la radio est portable, la radio ne s'interrompt pas faute de données.

Voilà des qualités qui doivent nous inspirer. Dans le contexte évoqué, elles viennent à l'appui d'un projet pour l'Afrique, mais dans la réalité elles prennent une portée universelle. Nous devons veiller à ce que le passage de la radiodiffusion au protocole Internet ne profite pas seulement à une élite urbaine qui s'imagine que le wifi et la 4G sont partout et totalement fiables. Mes voyages hebdomadaires et la difficulté que j'éprouve parfois à consulter ma messagerie me montrent bien que tel n'est pas encore le cas. Nous avons procédé à quelques calculs pour déterminer le volume de données qui serait nécessaire pour distribuer la radio à l'échelle européenne via l'Internet : les résultats comportent beaucoup de zéros.

En Europe aussi, les études entreprises par l'UER montrent que, malgré un léger déclin, la radio continue d'être très écoutée, formant la toile de fond du quotidien d'une large part de la population. Malgré ces résultats encourageants, nous ne pouvons nous reposer sur nos lauriers car les taux d'écoute varient d'un pays à l'autre. Il est indispensable que la radio touche aussi les générations montantes sur les nouvelles plateformes qui reflètent leurs goûts. Nous nous y attachons, en étroite collaboration avec nos organismes Membres. Pour vous qui représentez le monde universitaire et de la recherche, comme pour nous, gens de radio, il serait utile de mesurer au plus près les taux d'écoute en ligne et à la demande.

Et quand j'évoque la radio en tant que toile de fond du quotidien, j'affirme cela haut et fort. Dans le paysage médiatique actuel, la radio reste obstinément en vie, entretenant le contact avec les citoyens, les informant de ce qui se passe autour d'eux, en un mot, les aidant à vivre.

Je maintiens que l'existence de la radio publique pourra être assurée au mieux dans le cadre d'un environnement médiatique florissant, tant public que commercial ; c'est là le moyen de garantir la pluralité et l'investissement maximum. Les collaborateurs occupant successivement des postes variés dans le secteur pourront ainsi entretenir leurs talents et renforcer leurs compétences, donnant du même coup un nouvel élan à l'innovation et à la coopération. En ce sens, l'UER et ses Membres collaborent étroitement avec les médias indépendants sur des sujets tels que le DAB, les applications partagées, la radio embarquée (auto-radio). Lundi dernier j'étais à Bruxelles pour une rencontre avec les radios commerciales européennes. Dans tous ces secteurs, renforcer la position de la radio dans la société est plus important que d'entrer en concurrence directe dans le domaine de l'audience.

Dans le même temps, la radio publique a un rôle particulier à jouer et doit assumer des responsabilités qui lui sont propres. A certains égards, le paysage médiatique est une jungle : des pans entiers de l'audiovisuel sont aux mains d'oligarques et certaines radios versent dans le sensationnel pour attirer l'auditeur : face à cela, je maintiens que nous avons plus que jamais besoin d'une radio publique fiable fondée sur des valeurs déclarées. Des opinions de plus en plus virulentes s'expriment désormais, opinions qui auraient été inacceptables il y a quelques années à peine. Il est donc vital de disposer d'une source d'information de confiance qui rende compte de manière équilibrée à l'ensemble du public. Dans ce contexte, il est intéressant de voir où se situe le service public de l'audiovisuel par rapport à d'autres prestataires de services d'information sur les différents marchés.

Il est clair que les médias de service public occupent le haut du classement dans les domaines de la radio et de la télévision, même si dans certains pays leur présence en ligne n'a pas encore atteint le niveau qui est le leur sur les ondes. Bien entendu, les conditions du marché ainsi que l'historique des chaînes diffèrent d'un pays à l'autre. Certains organismes, en Europe de l'est notamment, estiment mener une politique éditoriale de service public mais ont du mal à faire accepter cela par une population qui a vécu avec les médias d'État pendant de nombreuses années. Pour ce qui est de la confiance accordée aux médias, à quelques exceptions près il est encourageant de constater que de nombreux organismes de services public obtiennent des notes élevées en la matière.Dans certains cas, là où la radio et la télévision forment deux organismes distincts, le public accorde davantage de confiance à la  radio qu'à la télévision ; cette constatation est valable notamment pour la Suède et la Bulgarie. Y aurait-il là quelque chose de propre à la simple voix humaine, en communication directe avec le public ? Ce lien avec les audiences ouvre le champ des possibles et permet d'instaurer des conditions équitables donnant un large accès à l'information.

Mais laissons les médias de côté pour l'instant et tentons de répondre à une question plus fondamentale : quel type de société voulons-nous construire et encourager ? Question articulée récemment dans le débat qui a abouti au référendum sur la redevance en Suisse. J'ai parlé mardi dernier à Manon Romario qui a mené campagne dans son pays. Il ne s'agit pas de savoir quels médias nous voulons, mais quelle société. James Purnell de la BBC, lors d'une récente conférence, a attiré l'attention sur le site web de la BBC, classé à la septième place au Royaume-Uni, derrière Google et Amazon. C'est le seul site à tenir tête aux géants américains de la technologie. Certains membres de l'UER, tels que l'Autriche, le Danemark, la Finlande et la Norvège, sont dans la même situation, mais il est difficile de mener une comparaison raisonnée portant sur l'ensemble des Membres de l'UER en raison des divisions linguistiques en Belgique et en Suisse, par exemple, ou de la régionalisation de la radiodiffusion en Allemagne. Par ailleurs, les médias commerciaux sont moins mis en évidence, ce qui signifie que Google, Amazon, YouTube, Instagram, Facebook, Twitter, et d'innombrables sites pornographiques se retrouvent en tête de classement. De manière générale, les populations du monde entier convergent aujourd'hui vers le monde enchanté des géants de la technologie.

Cela soulève la question de savoir qui médiatise notre information, qui façonne nos goûts. Personnellement, je possède tous les gadgets modernes, que ce soit la montre Apple ou une foule d'appareils intelligents à commande vocale, mais je n'ai pas pour autant envie de vivre dans un univers multimédia régi par les géants américains de la technologie. La radio doit être nationale, locale, proche des collectivités, et s'investir dans l'enracinement tout en restant à l'écoute des voix de chacun. La Radio-télévision néerlandaise a équipé un bus qui se rend chaque jour dans un quartier différent pour se mettre à l'écoute de ceux qu'on entend moins. Ce bus jaune vif est devenu désormais l'emblème de l'engagement de la NOS. Aucune action de ce type ne peut être entreprise sans un enracinement local.

Mais pour cela, il faut du temps, des investissements, de la détermination et un engagement local. Enfin, si le citoyen constate que son opinion est prise en compte, cela ne manquera pas d'avoir une influence favorable au niveau de la société dans son ensemble. Il suffit de penser à Donald Trump et au Brexit et d'évoquer les mouvements populistes qui attirent de nombreuses personnes dont la voix a été marginalisée. En introduction à une série d'essais sur le Brexit dans la Socio-Economic Review d'Oxford on peut lire: "À bien des égards, préfigurant l'élection présidentielle américaine de Donald Trump, le Brexit a fait remonter à la surface et donné corps à des divisions socio-économiques profondément ancrées, parfois illogiques, mais jusque-là ignorées ou étouffées et absentes du débat public "respectable".

Nous devons faire mieux encore. Si nous nous en référons aux Valeurs de l'UER partagées par nos Membres, nous constatons que l'universalité - se mettre au service de chacun et représenter l'ensemble de la population - s'accompagne de la diversité, afin que la société soit représentée dans tous les éléments qui la composent. Tout ceci repose sur une autre valeur encore, l'indépendance. Le paradoxe est qu'en ce moment même, alors que le rassemblement et l'intégration prennent une importance accrue, les médias publics se voient menacés dans de nombreux pays. Cela peut prendre de nombreuses formes, même celle d'une pression politique directe, comme on l'a vu récemment avec le licenciement de la directrice générale de la Radio-télévision du Monténégro.En réponse à cela, l'UER a publié la déclaration suivante :

"De l’avis de l’UER, le fait de modifier constamment la gouvernance et le management des médias de service public instaure un climat de crainte, d’incertitude et d’instabilité propice à une culture d’autocensure, laquelle compromet dangereusement la capacité des médias de service public (MSP) à remplir leur mission envers la société."

Ailleurs encore, des pressions financières sont exercées sur les médias publics - la mission reste la même, mais les fonds nécessaires pour la mise en œuvre de celle-ci sont réduits ou remis en question. La recherche médiatique au Royaume-Uni est menée de manière très approfondie. La BBC en particulier analyse en détail les tendances en matière de confiance accordée aux médias par le public. Il en ressort clairement qu'en Grande-Bretagne, où la méfiance à l'égard des institutions publiques est relativement marquée, la BBC se retrouve pourtant en tête de classement dans ce domaine. On devrait sans doute voir là une mise en garde adressée à ceux qui voudraient affaiblir la position des médias de service public. En référence à la récente décision exprimée dans les urnes par la population suisse, on peut se demander quels sont les facteurs qui contribuent le plus à la cohésion nationale.

Si nous affaiblissons les médias de service public au point de priver ceux-ci des moyens de faire leur travail de manière professionnelle, le public leur retirera sa confiance et se tournera soit vers les radios commerciales soit vers l'Internet. Je n'y suis pas opposé, mais y trouvera-t-il des alternatives véritablement réalistes ? Le marché sans aucune restriction vise tout naturellement l'efficacité et le gain maximum ; les radios commerciales n'ont pas intérêt à investir dans un journalisme de qualité qui exige du temps et de l'argent et ne constitue pas le moyen le plus efficace ni le plus rentable d'occuper l'antenne.

Elles ne disposent pas non plus des financements qui les inciteraient à prendre le risque de lancer de nouveaux artistes, investir dans la culture et répondre aux attentes particulières d'un public diversifié. Il suffit de se tourner vers les États-Unis pour voir ce qui se passe lorsque les médias dépendent d'intérêts commerciaux et de donateurs ; peu de chaînes sont créées à l'intention des jeunes, à une exception près, un ami à la Minnesota Public Radio ayant récemment lancé une émission intitulée The Current. Les jeunes ne sont pas une mine d'or aux yeux des annonceurs, leurs revenus ne sont pas assez élevés.

Quant à la solution qui consiste à se tourner vers l'Internet, mise en avant bien sûr par les géants de la technologie, c'est la loi de la jungle qui prévaut, comme on a déjà pu le constater. Les intérêts les plus divers s'y expriment : toutes sortes de groupements politiques veulent exercer leur influence sur le résultat des élections, et cela ne s'arrange pas quand Twitter s'en mêle : lors de ma récente visite en Géorgie Twitter a annoncé, photos détournées à l'appui, que l'ancien président était revenu d'exil. Volonté intentionnelle de nuire, tentative de déstabilisation, ou simple plaisanterie ? La nouvelle était sans fondement, bien sûr, mais pas sans danger. Citons encore l'image qui a fait la une en Italie, censée montrer des migrants en Libye faisant la queue pour monter à bord de bateaux, alors qu'il s'agissait en fait des spectateurs d'un concert de Pink Floyd à Venise.

Notre monde ne manque pas de médias ; certes, il serait impossible de consulter tout ce qui présente de l'intérêt. Quelle différence par rapport à une époque relativement récente où les programmateurs de la radio savaient que leurs auditeurs resteraient à l'écoute du prochain programme, même si celui-ci n'était pas tout à fait à leur goût. Les choses ont évolué depuis lors. La question ici, exprimée avec éloquence par Emily Bell, est qu'il existe un danger que nos sociétés n'aient pas toutes le même souci d'une véritable participation démocratique. Les médias de service public, tablant sur un journalisme de qualité à l'intention du plus large public, ont toujours joué ce rôle. Pour citer Emily :

"Traditionnellement, l'impact des médias publics a  été davantage lié à la question de savoir quelles audiences sont touchées, quelles couches de la population les consultent, les regardent ou les écoutent. Et qu'en tirent-elles ? La mission de ces médias, c'est de livrer aux divers segments de la population des faits précis sur lesquels il est possible de fonder des décisions raisonnables.(...)"

Elle craint que le monde tel que nous connaissons ne soit en danger : les revenus de la publicité s'effondrent, tandis que les coûts d'un journalisme d'investigation de qualité, avec des correspondants sur le terrain, continuent d'augmenter. Dans le même temps, les plateformes sont de moins en moins transparentes : quels intérêts se cachent-ils derrière ce qu'on nous dit ? À qui pouvons-nous faire confiance? Comment pouvons-nous nous faire une vision équilibrée du monde? Nous forger des opinions?

Emily Bell estime que "le rôle des médias de service public est aujourd'hui le plus important depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale". A cet égard, la radio présente un certain nombre d'avantages. Si l'on veut disposer d'un réseau de correspondants dans le monde entier ou se démarquer de la concurrence, cela a nécessairement un coût. Cependant, les Membres de l'UER disposent de l'atout non négligeable que constitue le réseau des Échanges d'actualités, où chacun peut bénéficier de l'apport des autres dans une relation de confiance mutuelle. Il n'en reste pas moins que le journalisme de qualité a son coût, d'autant plus élevé dès lors que l'on veut mener l'enquête ou assurer une couverture à l'étranger. Il faut alors consentir les moyens nécessaires et s'assurer l'adhésion du public.

A la BBC, l'émission FiveLive, qui fédère les auditeurs autour de l'actualité et des sports, est l'exemple même du programme capable d'attirer des segments de la population qui n'ont pas l'habitude de suivre l'info à la radio. Ce type de programme participe des fondements mêmes de la démocratie dans mon pays.

Si le manque de confiance devait se répandre comme une épidémie, le problème serait alors amplifié. En l'absence de confiance, la société ne pourrait fonctionner, même au niveau le plus élémentaire : accepteriez-vous ma carte de crédit ? Au risque de paraître naïf, j'avance parfois un argument en faveur du maintien de la radiodiffusion terrestre fondé sur la nécessité de reconnaître d'où vient le produit : j'achète du dentifrice au supermarché, la marque s'affiche clairement ; je l'ouvre, le sceau est encore intact ; j'ai confiance et peux donc utiliser le produit. La radiodiffusion terrestre fournit un moyen de distribution ainsi qu'un contrôle de qualité fiables et sûrs. Mais quels que soient les moyens de diffusion de l'avenir, nous devons connaître la provenance de nos médias et savoir si la distribution a pu en être perturbée. C'est particulièrement important s'agissant de la radio, véritable pilier de la société. La radio reste de loin le média le plus fiable. Nous devons lui en être reconnaissants et nous appuyer sur cette perception positive.

Pour nos sociétés, la radio est sans aucun doute la meilleure alliée, le socle médiatique le plus sûr pour construire l'avenir. Je me demande parfois pour quelles raisons la radio est perçue si positivement, alors que la télévision et les contenus sur Internet proviennent souvent des mêmes organismes. Cela a probablement à voir avec le média lui-même : une radio est une communauté d'auditeurs qui s'identifient à leur chaîne et en reconnaissent les voix. La télévision, en revanche, est constituée d'un assemblage de programmes individuels qui prennent le pas sur la cohérence d'une programmation. La radio est un média sans intermédiaire. Elle établit un lien direct avec l'auditeur, dans l'instant et là où il se trouve.

Il y a peut-être quelque chose d'inné dans la réponse humaine à la voix d'un autre. A l'écoute, nous échappons momentanément à la manipulation ou la séduction des images visuelles, quel que soit l'attrait de celles-ci par ailleurs. Les habitudes de consommation en ligne le démontrent : la plupart du temps, la radio s'écoute en direct, tandis que le replay, le rattrapage et le podcast sont beaucoup plus fréquents s'agissant de la télévision. C'est pour cette raison même que la radio a un rôle essentiel à jouer.

Reuters, dans son rapport sur le rôle des médias de service public, a brossé un tableau cohérent. Selon ses auteurs, les médias publics "... ont tendance à diffuser davantage d'information et d'actualités aux heures de forte écoute, avec une plus forte proportion de sujets sérieux. Dans de nombreux cas, l'environnement médiatique devient ainsi plus propice à une bonne information des citoyens.

[...] L'exposition accrue à l'information provenant des médias de service public ainsi qu'une meilleure connaissance des enjeux politiques peuvent faire diminuer le taux d'abstention et inciter l'électeur à se rendre aux urnes. En effet, les taux de participation nationaux sont plus élevés dans les pays dotés de systèmes médiatiques axés sur le service public."

A l'UER, nous nous consacrons à la définition du rôle citoyen des MSP et leur contribution à la société. Si nous examinons le modèle "Contribution à la société", on voit que l'accent est mis sur les sphères bleues, mais il est clair que la vie dépasse largement les considérations politiques. En tant qu'êtres humains, nous avons besoin de la culture et des arts ; ceux-ci façonnent notre identité, nous ouvrent au monde des idées et nous aident à trouver notre place dans la société. Pour nous épanouir, nous avons également besoin de nous divertir et, espérons-le, d'ouvrir notre esprit à de nouvelles musiques, des formes d'art inconnues, à différents sports, à des territoires à explorer, à des cultures et des cuisines que nous n'avions jamais connues ni appréciées jusque là.

Nous sommes faits pour explorer et les médias publics sont là pour nous accompagner dans tous nos itinéraires. Sans passer en revue toutes les sphères, l'adoption des technologies est également pertinente dans ce contexte. Il s'agit d'encourager les seniors notamment à s'équiper afin de disposer des services qui leur sont offerts, les aidant à rester autonomes aussi longtemps que possible.

Mis à part le journalisme, il y a d'autres éléments constitutifs de la grille des programmes radio qui ne sont pas rentables en termes économiques : les fictions radiophoniques qui nous tendent un miroir dans lequel se reflètent nos propres vies et nous aident à comprendre la vie des autres, les documentaires fascinants qui enrichissent notre expérience du monde, les programmes en langues minoritaires favorisant l'inclusion sociale, les concerts qui apportent à tous, même à ceux qui ne peuvent se déplacer ou n'ont pas les moyens de fréquenter les salles et les festivals, ce qui se fait de mieux dans le monde musical, tout en assurant la promotion des nouveaux talents. Tout cela a un coût.

En même temps et sous un autre angle, la radio reste un média relativement peu onéreux. Pour se rapprocher de son public, la Radio suédoise s'est efforcée de simplifier les techniques de reportage et a réussi à faire tenir un car de reportage dans un sac à dos. Il suffit de se rappeler l'efficacité de la couverture qu'elle a ainsi assurée lors de la manifestation anti-Trump à Washington. Grâce à cette ingénieuse technologie, la Radio suédoise va à la rencontre de son public dans tout le pays. C'est la radio locale qui a été à l'origine de cette évolution, débouchant également sur le studio dans un iPad, autre exemple de simplification efficace.

De telles évolutions sont économiques et nécessitent moins d'infrastructures. Les services y gagnent en flexibilité, de nouvelles chaînes sont créées dans les langues minoritaires, comme peuvent en témoigner nos collègues géorgiens. En Albanie, la Radio publique Membre de l'UER diffuse en grec, en macédonien, en monténégrin, en romani et en valaque. Bien sûr, ce n'est guère rentable.

A l'UER, nous voulons que nos Membres soient proches de leur public tout en s'ouvrant au delà des frontières nationales afin d'assurer une compréhension mutuelle et en offrant des horizons plus larges à leurs auditeurs. Les ondes radio ne se sont jamais arrêtées aux frontières, comme a pu le dire le premier directeur de la Radio autrichienne, démis de ses fonction par les nazis :"La radio ne connaît pas les frontières nationales et fait souvent usage d'un langage, la musique, compris par les peuples de toutes origines. La radio est appelée à contribuer à la concorde internationale et au rapprochement de toutes les nations."

Rassembler les populations autour de la radio, une vision qui reste d'actualité, aujourd'hui plus que jamais, et pas seulement dans le domaine de l'information. A l'UER, nos échanges musicaux mettent en réseau 3000 concerts chaque année. C'est là le meilleur exemple de l'esprit international dans lequel nous œuvrons, tout en créant des réseaux et des occasions de partage et d'apprentissage pour nos Membres et en nous consacrant à la recherche et au plaidoyer en faveur des médias publics. Quels sont les défis qui nous attendent et comment pouvons-nous y faire face ? J'ai traité plus en détail des contenus que des plateformes. De toute évidence, l'avènement des enceintes à commande vocale est une bonne chose pour l'écoute de la radio, même si des problèmes demeurent en matière de visibilité et de référencement des stations, surtout quand il n'y a pas d'écran.

Comment nos marques peuvent-elles s'établir et maintenir leur place dans un univers médiatique surpeuplé, surtout quand il est possible de simplement demander "Alexa, joue-moi du jazz". Certes, nous entendrons de la bonne musique, mais n'aurons pas accès à toute la gamme des connaissances et des styles musicaux auxquels peut nous initier un guide de confiance qui nous accompagne sur les chemins de la découverte.

Ces nouveaux services sont prometteurs, mais ce n'est pas de la radio : ils ne sont ni localisés ni ancrés dans le présent. De plus, pendant un certain temps, ils ne seront disponibles que dans un nombre limité de langues, ce qui peut poser problème à nos Membres de l'UER. Se pose aussi la question de la distribution par des tiers. A qui faire confiance en tant qu'intermédiaires dans un monde fasciné par la technologie au point d'en oublier que les services dont dépend notre bien-être doivent être universellement disponibles, libres d'utilisation et totalement stables en cas de crise, sans risque de surcharge de données.

L'Internet est incapable de répondre à ces critères, pour le moment du moins. Ayant dressé l'inventaire des attentes et des espoirs, il en ressort que les médias publics ont manifestement besoin de fonds pour remplir leur mission. Le financement public des médias constitue un capital de départ à l'appui de la diversité culturelle. Il convient de veiller à ce que nous ne soyons pas tous canalisés vers une culture de masse anglophone à laquelle nous serions intégrés contre notre gré. Si les compressions budgétaires devaient rendre nos services moins attractifs face à la concurrence, moins séduisants aux yeux du public, si les radiodiffuseurs se retirent à l'abri de leurs studios et ne font plus que lire à l'antenne les dépêches d'agence et passer les dernières chansons à la mode, nous aurons perdu ce qui fait notre valeur et nous distingue des autres médias.

Il en va de même pour le divertissement, autre élément susceptible d'attirer les audiences vers les médias publics ; la diffusion d'une radio de service public uniquement à l'intention des classes moyennes supérieures ayant fréquenté l'université est un phénomène qui se manifeste presque uniquement dans le paysage médiatique des États-Unis. Même si la programmation de la NPR est excellente, si cet état de fait devait se propager à l'Europe, cela aurait pour conséquence un appauvrissement fondamental du paysage médiatique.

Dans l'allocution d'ouverture que j'ai prononcée à Radio Days 2017, j'ai posé la question "Qu'est-ce que la radio?" Ces jours-ci, surement pas une boîte munie d'un cadran et trônant dans le salon. Non, quelle que soit la plateforme de distribution, il s'agit d'un média rattaché à un lieu et diffusé en temps réel, même si certaines émissions restent disponibles à la réécoute. Je pense que tous les participants présents aujourd'hui ont vécu des expériences comparables. Après tout, nous avons tous fait l'effort d'être ici, mus par les mêmes motivations et par le sentiment que nous partageons certaines opinions. Nous sommes venus à la rencontre d'une communauté, celle de la radio. Personne ici ne pourrait se contenter de suivre l'événement en ligne ou lire après coup les actes de la conférence en fichiers PDF sur JSTOR.

La promesse d'un Internet offrant les mêmes conditions d'accès et les mêmes prestations à tous ne sera sans doute pas tenue ; l'Internet est plus que jamais entre les mains d'intermédiaires qui prennent la forme de gigantesques entreprises de technologie. Bien qu'elle reste théoriquement réalisable, l'encombrement de l'espace médiatique et les poussées gravitationnelles vers les GAFA ou les FAANG ont érodé la vision initiale qui a présidé aux débuts d'Internet. Seuls les médias publics disposent de l'influence sociale, du poids et de l'omniprésence nécessaires pour contrer ce phénomène, d'autant qu'eux seuls sont dévoués à la cause publique. L'Internet des premiers temps paraissait démocratique et participatif, ouvrant à chacun un espace d'expression.

Les médias publics peuvent et doivent revendiquer à nouveau cet espace afin de continuer à œuvrer dans l'intérêt public. Il faut que les MSP réalisent la grande ambition qui a toujours été la leur, en proposant sur Internet un forum pour mener à bien leur mission : informer, éduquer et divertir. Sans oublier le bus néerlandais, qui nous rappelle que nous devons rétablir les liens dans nos sociétés fragmentées.

Mais pour cela, les MSP devront investir et se donner la liberté de poursuivre ces objectifs, tout en jouant leur rôle dans dans un paysage médiatique foisonnant. En fin de compte, il s'agit moins de ce demander quels médias nous voulons, mais bien plutôt dans quelle société nous voulons vivre. On ne pourra répondre à cette question qu'en créant les conditions d'un accès équitable à l'information, dans un esprit d'ouverture au monde tout en s'enracinant dans le contexte national, régional et local et en continuant d'œuvrer à la défense de l'intérêt public

 

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Chef de communication – Concours Eurovision de la Chanson et Événements en direct

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