BLOG publié le 01 sept. 2020

Les histoires nous aident toujours à traverser les crises

J'ai une passion pour les histoires et beaucoup d'affection pour celles et ceux qui les racontent, ce qui explique sans doute pourquoi j'ai fait une longue carrière dans les médias. Au fil du temps, j'ai compris que ce qui fait la qualité d'un récit, ce n'est pas tant le média qui le véhicule, qu'il s'agisse de la radio, de la télévision ou d'une plateforme numérique, mais plutôt les personnes, les lieux et les interactions qui en sont l'objet. 

Lorsque je travaillais à la télévision, je voulais toujours montrer des personnes réelles, celles qui avaient des histoires authentiques à raconter et de vraies émotions à transmettre. Les médias doivent refléter aussi bien les moments de bonheur que les périodes difficiles. Pour moi, c'est cela la véritable authenticité. On ne peut pas inscrire « recette de grand-mère » sur une boîte de biscuits si la formule a été mise au point dans un laboratoire. La pandémie de COVID-19 s'est avérée propice aux histoires et favorable aux conteurs. Les personnes, les lieux et les échanges ont été mis à rude épreuve pendant le confinement. Aujourd'hui encore, nous luttons pour sortir de cette crise.
 
Les périodes de crise ont toujours inspiré les créateurs de grandes œuvres d'art. Dans ce contexte, on évoque toujours « La Peste » d'Albert Camus, mais j'aimerais quant à moi citer un exemple plus personnel : « Le journal d'Anne Frank », dont la lecture m'a fortement touché quand j'étais enfant. Ce livre m'a révélé toute l'horreur de la guerre et m'a fait prendre conscience de la chance que j'avais, moi, petit garçon, de grandir dans les années 70. Anne Frank représente chaque enfant dans les pays en guerre d'aujourd'hui ; elle reste une source d'inspiration pour tous les écoliers et écolières qui lisent son histoire.
 
Au début de la pandémie, j'ai repris la lecture de l'un de mes auteurs préférés, Paolo Giordano, connu surtout pour son roman « La solitude des nombres premiers ». Titulaire d'un doctorat en physique des particules, il est également l'auteur d'un essai intitulé « Contagions », rédigé pendant son confinement à Rome. Il m'a fait comprendre ce qu'est cette « nouvelle guerre » : « Le monde est encore un lieu merveilleusement sauvage. Nous croyions l'avoir entièrement exploré, mais il existe des univers microbiens dont nous ignorons tout, des interactions entre espèces qui ne nous effleurent même pas l'esprit. Notre agressivité envers l'environnement favorise notre contact avec ces nouveaux agents pathogènes, des agents pathogènes qui, il y a encore quelque temps, se tenaient bien tranquillement dans leurs niches naturelles » (Seuil, 2020, trad. de l'italien par Nathalie Bauer)

Les médias de service public, depuis le début, se sont toujours attachés à produire, recueillir, diffuser et archiver des œuvres de fiction, et donc des récits. C'est notre métier et nous y excellons. Pour parler sans ambages, nous nous épanouissons en temps de crise.

Pendant le confinement, j'ai trouvé beaucoup de réconfort dans les œuvres composées à cette occasion, comme « Prayer and Blessing » (Prière et bénédiction) par Tan Dun et « Sleep » (Sommeil) de Max Richter, diffusées par un grand nombre de nos Membres et qui ont remporté un franc succès auprès du public européen.

J'ai constaté un regain de créativité au cours des derniers mois, avec des histoires racontées spontanément et produites à partir de la bulle dans laquelle nous étions toutes et tous enfermés.
 
J'ai vu des personnes confinées à domicile réussir malgré tout à nouer des liens par l’intermédiaire de nos plateformes, montrer la vue de leur balcon et inventer de nouveaux modes de communication. 
 
J'ai vu les fausses nouvelles se propager. De l'avis des trolls, il faut toujours tirer parti d'une bonne crise. Mais malgré tout, la confiance à l'égard de l'information de service public a battu des records.

J'ai vu nombre de jeunes renouer avec les médias de service public et comprendre, peut-être pour la première fois, la raison d'être de notre mission et de nos valeurs. 

En fin de compte, le bon vieux descriptif de mission de la BBC, « informer, éduquer et divertir »,  reste plus que jamais d'actualité.
 
Récemment, j'ai relu l'un de mes observateurs de tendances préférés, John Naisbitt, qui dans « Megatrends », publié en 1982 (traduit en français sous le titre « Les Dix Commandements de l'avenir ») prédisait que « l'Europe ne sera bientôt qu'un parc d'attractions historique visité pour sa splendeur bucolique et architecturale ». Mais je suis heureux d'être Européen et de cultiver les valeurs qui nous tiennent tant à cœur. Je me livre souvent à une réflexion sur nos propres valeurs à l'UER et je les énumère pour vérifier où nous en sommes : universalité, indépendance, excellence, obligation de rendre compte, diversité et innovation. 

À l'échelle mondiale, nous sommes confronté.e.s à une crise sanitaire ; localement, je ne peux que constater que les systèmes médiatiques sont défaillants. Aux États-Unis, la société est de plus en plus polarisée. Les médias de service public doivent être la pierre angulaire de la démocratie. Voilà pourquoi nous devons protéger nos valeurs par tous les moyens et nous battre pour que le monde politique européen y souscrive pleinement.
 
Je n'aime pas entendre dire que les médias sont le troisième pouvoir. Je préfère penser que les médias exercent une influence, et qu'en tant qu'entreprises publiques, nous contribuons à construire un monde meilleur. Notre émission spéciale « Eurovision : Europe Shine A Light », qui a été suivie par plus de 70 millions de personnes, a apporté une lueur d'espoir et nous a fait entrevoir une issue positive à la crise sanitaire.
 
Que l'Europe brille donc de mille feux : voilà le vœu que nous formulons alors que la crise sévit encore.

Ecrit par

Jean Philip De Tender
Directeur du Département Médias
+41 22 717 2068
detender@ebu.ch
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