ENTRETIENS DG MEMBRES publié le 01 nov. 2021

Entretien avec Georgios Gabritsos, PDG de l’ERT

Georgios Gabritsos, PDG de l’ERT, s’entretient avec Beatriz Pastor y Puga, responsable des Relations avec les Membres des pays du Sud, concernant les priorités et le programme numérique des médias grecs de service public.

Quelles conclusions tirez-vous de vos deux ans à la tête de l’ERT ? Quels sont les principaux obstacles que vous avez rencontrés, et quelles possibilités s’offrent à vous ?

Je suis arrivé à l’ERT il y a deux ans, en même temps qu’un nouveau conseil d’administration et une nouvelle équipe de gestion. Le but était de restructurer l’organisation. L’ERT avait traversé 10 années très difficiles : la Grèce sortait de la crise financière et le programme d’austérité avait eu un impact considérable sur la société, le secteur public et, bien sûr, l’ERT. 

Ma première action a donc consisté à effectuer une évaluation interne de la réputation de l’ERT durant cette période fragile, encore marquée par les souvenirs de fermeture et de réouverture du radiodiffuseur public grec. De nombreux Membres de l’UER se souviendront peut-être d’une période de tumulte, d’instabilité et de changements fréquents à la direction de l’ERT.

Dans ce contexte, nous avons commandé une enquête en janvier 2020 en vue d’évaluer la perception que le public avait de notre organisme. Il en est ressorti que la marque ERT, vue comme démodée et peu inspirante, suscite l’indifférence. Les personnes interrogées ne comprenaient pas à quoi il servait de payer une redevance mensuelle. Les chiffres d’audience étaient faibles — parmi les plus faibles de l’UER — de même que la redevance. Bref, l’ERT n’avait pas d’impact sur le public.

À ce moment-là, les investissements étaient bas à tous les niveaux : contenus, infrastructures, technologie et numérique. Nous avons donc entrepris de rétablir l’équilibre et nous avons lancé des initiatives positives tout en cherchant à mettre en place des mesures d’efficacité. 

Nous avons commencé par élaborer un plan stratégique sur 5 ans qui définissait une nouvelle voie et identifiait les domaines nécessitant une attention accrue. Nous voulions reconquérir la confiance du public et notre crédibilité et, bien entendu, disposer des financements nécessaires pour y parvenir. Nous sommes actuellement en phase de mise en œuvre, c’est-à-dire que nous créons une structure à l’appui de notre plan de développement. 

Une deuxième enquête, réalisée tout juste un an plus tard, en janvier 2021, faisait déjà émerger des résultats positifs et une importante évolution de la perception du public, qui avait remarqué une amélioration et la modernisation de nos interventions à l’antenne. Nous avons réintroduit des contenus de fiction et de divertissement après des années d’absence. Les gens ont commencé à revenir vers nous. Nous avons recommencé à diffuser des contenus originaux, et nos informations ont gagné en fiabilité et en crédibilité. Tout cela en pleine pandémie, mais ERT2, notre chaîne éducative, a obtenu des scores élevés en novembre 2020, par exemple, ce qui montre également que nous avons réussi à toucher les jeunes.

Nous avons constaté que la crise du Covid-19 avait un impact positif sur les publics des MSP d’Europe et qu’elle s’était traduite par une confiance accrue à l’égard des MSP. Comment cela s’est-il passé pour l’ERT ? 

L’enquête réalisée début 2020 par l’Institut Reuters sur l’état du journalisme classait l’ERT en neuvième position en Grèce en termes de crédibilité de la marque, parmi d’autres organes d’information tels que les chaînes de télévision commerciales, la presse écrite, Internet, etc. Un an plus tard, dans cette même enquête, l’ERT était remontée en troisième position et occupait la première place pour la radio et la télévision. C’est un accomplissement majeur, qui témoigne de tout ce que nous avons réalisé en un an.

Il y a certainement eu un « effet Covid-19 », qui a fait que l’ERT a été reconnue par le public comme un partenaire de confiance et une voix crédible durant la pandémie. Nous avons augmenté le nombre de sujets d’actualité, auxquels nous avons donné une place de premier plan sur toutes les plateformes, et notre organisme est devenu une voix crédible, fournissant des informations fiables, en quantité importante, sur les sujets de santé. Le défi, à présent, consiste à fidéliser et élargir ces publics.

Sous votre direction, l’ERT est en train d’opérer une restructuration substantielle et une accélération numérique. Quelles difficultés rencontrez-vous ?

Notre plan stratégique sur cinq ans imposait un changement de direction et nécessitait de toute urgence une transformation. Autant d’exigences qui impliquaient de revoir l’ensemble de nos processus et de moderniser nos opérations, de la création de contenus à leur distribution, le but étant de publier et de distribuer des contenus en répondant aux attentes de tous nos publics. 

Les principaux points à traiter portaient sur la façon d’organiser et de faire fonctionner notre organisme avec moins de paperasse et de bureaucratie, ainsi que sur la réorganisation de nos plateformes de distribution de façon à toucher nos publics sur d’autres types d’appareils. Et la transformation numérique est au cœur de tout cela.

L’ERT est confronté à d’immenses difficultés structurelles. Figurez-vous que lorsque j’ai pris mes fonctions, nous utilisions encore des cassettes vidéo. Curieusement, l’infrastructure avait vraiment été négligée. Nous produisions encore en SD, il était donc urgent et prioritaire d’accélérer cette transition. Nous avons réalisé des progrès importants dans ce domaine et nous produisons désormais intégralement en haute définition, sans cassettes.

Nous devions également passer au numérique pour nos opérations internes afin de garantir autant que possible l’efficacité et la productivité de nos processus quotidiens. Notre département chargé de l’information et de la technologie a entrepris une tâche énorme qui a été accélérée par la crise du Covid-19. Réduire la paperasse nécessite un changement d’état d’esprit, l’adoption de modes d’action plus souples, et le partage d’informations afin d’augmenter l’efficacité. Nous sommes au milieu de ce processus et nous avons une vision claire de l’objectif visé, ce qui suppose d’analyser l’organisation des tâches à chaque phase de nos opérations, dans la programmation, la distribution, etc. Nous devons envisager l’avenir de notre travail en adoptant un nouvel état d’esprit, sans craindre les changements.

Parlons d’innovation : la plateforme OTT de l’ERT, baptisée Ertflix, a rapidement captivé un large public, c’est une réussite. Quel modèle avez-vous adopté pour y parvenir ?

À mon arrivée à l’ERT, il y avait déjà une plateforme HBBTV qui fonctionnait sous la marque TV Hybride, en mode pilote. Nous avons lancé une nouvelle fois Hybrid en tant que véritable plateforme OTT, que nous avons baptisée ERTFLIX. C’était un projet phare de 2020 et nous étions en avance sur d’autres concurrents grecs. L’ERT a renouvelé son approche et son apparence, investi dans de nouveaux programmes et contenus, procédé à des développements techniques et amélioré la qualité, si bien que le lancement d’ERTFLIX allait de soi.

Il a eu lieu alors que nous subissions déjà la pandémie. Netflix avait déjà beaucoup augmenté son nombre d’abonné.e.s et ses chiffres d’audience étaient en hausse constante. Vous pouviez regarder des programmes à la télévision numérique, mais aussi regarder des contenus sur ordinateur portable et sur d’autres écrans. 

Puis ERTFLIX est arrivée. Lorsque j’ai pris mes fonctions à l’ERT, le nouveau département Média concentrait toute son attention sur les aspects techniques de la télévision hybride. C’est intéressant sur le plan technologique, mais il manquait quelque chose sur le plan des contenus, de la communication et du marketing. Nous savions qu’il était crucial, pour nos publics, d’accéder à des contenus riches au moment, à l’endroit et de la façon qu’ils souhaitaient, le tout de façon interactive. 

Nous avons entrepris de « former » le public en élaborant notre modèle maison, afin d’offrir des contenus via notre propre plateforme à la demande sur IP, mise gratuitement à la disposition des utilisateur.rice.s. Plusieurs options techniques sont proposées : radiodiffusion hybride à haut débit, avec le bouton rouge, ou application, exactement comme Netflix. Les publics ne regardent pas une technologie. Ils regardent des contenus. La clé, pour l’ERT, résidait donc dans la création d’un riche écosystème de contenus.

L’ERT est le plus riche détenteur de contenus en Grèce, elle dispose des archives les plus importantes du pays, et exploite un grand nombre de chaînes linéaires. Nous produisons nos propres émissions et nous avons également réinvesti dans la production de fictions. Tout à coup, nous disposions de ce riche écosystème, sur lequel nous étions prêts à communiquer. Cela a facilement démarré, car les gens et les médias ont commencé à en parler ! 

En fait, le nom ERTFLIX ne décrit pas parfaitement notre produit, car notre plateforme propose bien plus que des films. Elle couvre la totalité des contenus de l’ERT et plus encore, elle offre des contenus en streaming à la demande issus de toutes nos chaînes linéaires, ainsi que des manifestations sportives et des programmes d’information de l’ERT, en streaming également. Le nom ERTFLIX attire l’attention et permet au public de comprendre ce qu’est ce nouveau « canal » de distribution numérique de l’ERT. Concernant le calendrier, la pandémie a certainement joué un rôle, car les gens étaient confinés et avaient besoin de contenus. Environ un an et demi plus tard, la moitié des foyers et des appareils du pays étaient connectés à ERTFLIX et les chiffres ont encore augmenté depuis. Début 2021, ERTFLIX était la deuxième plateforme de VOD sur le marché grec, derrière Netflix.

L’ERT entreprendra bientôt une « évaluation numérique » avec l’UER. Comment cette collaboration est-elle née ?

J’ai choisi de réaliser ce projet avec l’UER car il faut vraiment que notre organisation comprenne l’importance de la transformation numérique. J’essaie de dialoguer de diverses manières, à différents niveaux. Je pense que cette évaluation numérique peut être un catalyseur qui va nous aider, ainsi que les autres Membres, à comprendre où nous nous situons dans cette transformation. À l’ERT, nous avons accompli de nombreuses choses dont nous pouvons être fiers, en un très court laps de temps, y compris sur le front numérique, avec de nouvelles plateformes, de nouveaux outils, une nouvelle façon de réfléchir et d’interagir avec le public. Mais il reste encore beaucoup à faire, et de nombreuses questions à résoudre dans des domaines stratégiques : comment nous positionnons-nous sur les médias sociaux pour attirer le jeune public, et comment nous projetons-nous dans un avenir totalement numérique ? Ces questions, et de nombreuses autres, définiront les orientations que nous prendrons en vue du changement.

L’initiative lancée par l’UER sur la transformation numérique est une bonne occasion de faire venir l’équipe de l’UER à l’ERT pour lui poser des questions qui nous aideront à nous situer aujourd’hui, et pour définir notre objectif. Nous pouvons apprendre des autres Membres de l’UER déjà engagés dans cette voie, et échanger nos connaissances. Savoir comment les choses ont fonctionné pour eux nous aidera à comprendre où nous en sommes, et quels sont les écueils à éviter. Nous n’avons pas peur d’être ouverts, car cela va encore accélérer les efforts que nous déployons pour élaborer notre stratégie numérique, de nos outils informatiques à la façon de produire les contenus et de les distribuer à nos publics.

Nous avons hâte de lancer cette initiative, en collaboration avec l’UER ; nous sommes prêts !