Pourquoi investir dans les médias de service public est un impératif économique
07 novembre 2025
Un nouveau rapport rédigé par onze des plus grands économistes mondiaux, dont les lauréats du prix Nobel Joseph Stiglitz et Daron Acemoglu, démontre de façon convaincante pourquoi les gouvernements devraient considérer les médias de service public comme une infrastructure publique essentielle. L'étude « L'impératif économique d'investir dans les médias d'intérêt public » redéfinit le soutien aux médias indépendants et fiables, non pas comme une subvention, mais comme un investissement économique judicieux qui renforce les marchés, la démocratie et la stabilité sociale. Radka Betcheva, responsable des relations avec les membres de l'UER pour l'Europe centrale et orientale, explique pourquoi cette étude constitue un puissant outil de plaidoyer pour mobiliser les décideurs politiques de la région et comment elle contribue à contrer l'argument populiste : « Pourquoi payer si je n'utilise pas le service ? »
En Europe centrale et orientale, les médias de service public (MSP) subissent une pression politique et économique croissante. Les mécanismes de financement sont remis en question, les redevances contestées, et de plus en plus de voix s'élèvent pour demander : « Pourquoi devrais-je payer pour quelque chose que je n'utilise pas ? » Parallèlement, les plateformes numériques et les géants mondiaux de la technologie dominent les marchés publicitaires et captent l'attention du public, détruisant le modèle publicitaire qui a soutenu les médias libres et indépendants pendant des décennies. Pour répondre efficacement, nous avons besoin d'arguments solides. C’est précisément ce que propose L’impératif économique d’investir dans les médias d’intérêt public (2025).
Un plaidoyer économique de haut niveau
Rédigé par 11 économistes de renom, dont Stiglitz et Acemoglu, ce document redéfinit les médias comme une infrastructure publique essentielle. Elle considère l'information comme un élément fondamental de la croissance économique, de la gouvernance et de la confiance. L’information étant un bien public que les marchés ne peuvent fournir en quantité ou en qualité suffisantes, l’investissement dans les médias ne constitue pas une distorsion du marché, mais une correction de sa défaillance. Puisque l'accès à une information fiable est bénéfique à tous, les gouvernements ont le droit et le devoir d'en garantir la disponibilité. Contribution à la prospérité Des données empiriques montrent que la liberté des médias est positivement corrélée à la croissance économique. Une étude menée dans 97 pays révèle qu'un recul de la liberté de la presse peut nuire au niveau de vie. Les médias d'intérêt public améliorent également la transparence, la circulation de l'information et la prévisibilité, réduisant ainsi les coûts de transaction et rendant les marchés plus efficaces.
Promouvoir la bonne gouvernance et instaurer la confiance
Les médias indépendants favorisent la bonne gouvernance et la confiance sociale, deux piliers des économies dynamiques. Les études établissent un lien constant entre la liberté des médias et un meilleur contrôle de la corruption. Lorsque les citoyens ont accès à une information fiable, ils peuvent demander des comptes aux responsables et s'assurer que les fonds publics sont utilisés efficacement. Des médias de qualité permettent donc de réaliser des économies en réduisant le gaspillage et les abus.
Information, productivité et innovation
Les économistes soulignent que la véritable valeur des médias d'intérêt public dépasse le simple cadre du PIB. L'accès à une information fiable génère d'importants gains de productivité. Durant la pandémie de COVID-19, une communication sanitaire précise a permis de réduire les infections et de maintenir la productivité. En Inde, l'élargissement de l'accès à la radio régionale a permis d'accroître les rendements agricoles jusqu'à 15 %, preuve que l'information factuelle améliore directement les conditions de vie et la production. Lutter contre la désinformation et protéger la démocratie Les médias d'intérêt public constituent également le remède le plus efficace contre la désinformation, un phénomène qui engendre des coûts économiques réels. Rien qu'en 2024, 90 pays ont été ciblés par des manipulations d'informations étrangères via 38 000 canaux. De telles ingérences érodent la confiance, déstabilisent la démocratie et faussent les marchés. La désinformation alimente la polarisation et l'incertitude, sapant ainsi l'élaboration des politiques et la confiance des investisseurs. Les médias d'intérêt public renforcent l'environnement informationnel, limitant la désinformation et protégeant la démocratie et la stabilité économique.
Gérer les risques à long terme : climat et développement durable
La désinformation entrave également la lutte contre le changement climatique et les autres risques à long terme. En l'absence d'une couverture médiatique fiable, les électeurs et les décideurs politiques risquent de sous-estimer l'urgence d'agir. Les enjeux économiques sont énormes : le revenu mondial pourrait chuter de 19 % d’ici 2050 et jusqu’à 50 % du PIB d’ici 2100 sans mesures décisives. Les médias d'intérêt public sont essentiels à la construction du consensus éclairé nécessaire à la durabilité et à la stabilité à long terme. Limiter le pouvoir de marché et faciliter la réglementation Une autre fonction cruciale des médias d'intérêt public est de contrer les excès de pouvoir de marché dans l'économie numérique. Les sociétés ne peuvent réglementer que ce qu'elles comprennent. En fournissant aux citoyens et aux décideurs politiques des informations fiables, les médias de service public permettent une surveillance efficace de secteurs tels que l'IA et les géants de la tech. Une réglementation intelligente, à son tour, favorise une concurrence loyale et freine les inégalités. Sans ces contrepoids, les marchés numériques risquent de devenir extractifs et exclusifs plutôt qu'innovants et inclusifs. Le coût du monopole et de la mainmise sur les médias. Les marchés déséquilibrés, dominés par quelques plateformes, sont inefficaces et socialement risqués. Elles faussent la concurrence, répartissent mal les profits et étouffent l'innovation. Les entreprises dominantes peuvent également orienter ou supprimer la couverture médiatique pour protéger leurs intérêts – une forme moderne de mainmise sur les médias qui accroît les inégalités et affaiblit la démocratie. Les médias d'intérêt public contribuent à contrer ces effets en diversifiant les points de vue, en garantissant la transparence et en préservant l'information comme ressource publique plutôt que comme monopole privé. Réglementer les géants du numérique et pérenniser les écosystèmes informationnels. Les économistes appellent les plateformes numériques à contribuer financièrement à la pérennité de l'écosystème informationnel. Les plateformes tirent une valeur énorme du contenu public et de l'attention des citoyens, mais ne reversent que peu aux systèmes qui garantissent la qualité et la confiance. Le rapport propose des outils tels que des taxes sur les services numériques, des mécanismes de partage des recettes et des fonds pour les médias d'intérêt public partiellement financés par les entreprises technologiques. Cela s'inscrit dans la lignée d'initiatives européennes telles que le Digital Markets Act et le Media Freedom Act européen : des solutions pragmatiques et financièrement responsables pour soutenir les médias indépendants. Efficacité, légitimité et rapport coût-efficacité. Enfin, le rapport aborde la question de la légitimité. Selon les auteurs, soutenir les médias d'intérêt public est l'un des moyens les plus rentables de renforcer les économies et les démocraties. Les avantages vont bien au-delà des utilisateurs directs : une meilleure gouvernance, une corruption réduite, une productivité accrue et une confiance renforcée génèrent une valeur économique mesurable. Le rapport réfute de manière décisive l’argument du « pourquoi payer si je ne l’utilise pas », démontrant que l’investissement dans les médias génère des externalités positives pour l’ensemble de la société. Chacun bénéficie de la stabilité et de la prévisibilité qu'offre une prise de décision éclairée. Ce rapport propose un cadre d'action fondé sur des données probantes. Elle parle le langage de l'efficacité, de l'investissement et de la correction du marché, et non celui de l'idéologie. Cela offre aux ministères des Finances et aux décideurs politiques une justification crédible pour un financement stable et indépendant du PSM. Avant tout, cela renforce le principe selon lequel des médias de service public forts et indépendants sont des conditions préalables à l'efficacité des marchés, à la confiance sociale et à la résilience démocratique.
Liens et documents pertinents
Ecrit par
Radka Betcheva
Responsable des relations avec les Membres - Europe centrale et orientale